jeudi 19 décembre 2019


De pignouf à blingueur

Le dernier petit article parlait des « pignoufs ».
Suite à celui-ci, une lectrice assidue m’a laissé ce message :
« Mon grand-père disait « blingueur » ! »

Blingueur ?
Quelle est l’origine de ce mot ?

Je me suis donc plongée dans mes dictionnaires, multiples et variés.
Aucun blingueur ! Ce mot doit être issu du patois, et sûrement d’un patois déformé.

Je précise toutefois que cette lectrice est Bretonne, ce qui a dirigé mes recherches vers le « pays » cher à mon cœur, celui de mon grand-père, la Bretagne !

Francis Yards, dans son dictionnaire « le parler Normand », mentionne le mot :
·         Blin – nom masculin – Bélier – Terme de mépris, injure pour dire un garçon peu intelligent.

Dans mon dictionnaire Français/Breton et inversement Breton/Français, j’ai découvert le même mot :
·         « Blin » qui au pays breton est un adjectif désignant quelqu’un de « pâle – faible – débile ».

Ma grand-mère maternelle, Normande, a épousé un Breton, mon grand-père. De ce « mélange » est née ma mère...

Alors pour ces deux « blin »,  je peux, peut-être, oser une fusion linguistique qui donnerait :
·         Un blin blin.

Entendez par là :
·         Un garçon peu intelligent, pâle, faible et débile.

En ajoutant un soupçon de « pignouf », je pourrais même écrire :
·         Un garçon peu intelligent, pâle, faible, débile et pleurnicheur.

La totale !!


mercredi 18 décembre 2019

HISTOIRE VRAIE - DES SIÈCLES D'EMPOISONNEUSES


LES EMPOISONNEUSES


L'AFFAIRE LAFARGE





Chapitre 10

Le procès et la condamnation de Marie Fortunée Capelle pour vol n’étaient qu’une petite mise en bouche.
Le plat de résistance était à venir et il ne tarda pas en effet.
Huit mois s’étaient écoulés depuis la mort de Charles Lafarge.
Huit mois que Marie Fortunée Capelle, veuve Lafarge, était emprisonnée et dont la santé déjà fragile s’aggravait, d’autant plus qu’elle ne s’alimentait que de bouillon aux herbes, refusant tout aliment solide et souffrait d’insomnie. Certains jours, elle ne pouvait se lever qu’avec l’aide d’une domestique qui avait, depuis l’arrestation de sa maîtresse, partagé avec elle cette captivité.
Huit mois que l’intérêt du public n’avait pas faibli.

Un nouveau procès allait s’ouvrir, et pas des moindres.
La salle d’audience du Palais de Justice de Tulle allait devenir, pendant plusieurs jours, le théâtre de tous les débats devant faire toute la lumière sur la mort du sieur Lafarge et de déterminer si la coupable était bien son épouse, Marie Fortunée Capelle.
Les témoignages des quatre-vingt-dix témoins allaient être entendus, pesés, analysés, vérifiés afin que les jurés puissent se faire leur propre opinion, en « leur âme et conscience ».

Par l’intermédiaire de ses avocats, Marie Fortunée Capelle avait pris connaissance des quatre-vingt-dix noms composant la liste des témoins à charge. Certaines dépositions s’annonçaient virulentes, comme celles très attendues de Mme Lafarge-mère, Mlle Brun et Jean Denis.

Pour contrebalancer ces accusations déferlantes, uniquement trente témoins à décharge. 


Tulle était fébrile.
Tulle ne possédait plus une seule chambre d’hôtel disponible.
Tulle, dont le temps semblait suspendu, attendait le 3 septembre 1840.

Et ce 3 septembre 1840 allait arriver bien vite, avec une salle d’audience pleine à craquer et on allait y voir du beau monde :

Dans le public :
·         Plusieurs magistrats de Tulle dont M. Laviale de Masmorel, leur président.
·         M. Meunier, Préfet de Corrèze.
·         Toutes les dames de la haute société de Tulles.

Présidant les séances :
·         M. Barny Président et M. de Gaujal, Vice-Président du Tribunal assistés de la cour :
·         MM. de Lamirande et de Grèze, juges assesseurs.
·         M. Decoux, avocat général, du ministère public.

Au banc de la défense
·         Maître Paillet et son secrétaire et Maître Desmonts, tous deux avocats à la Cour royale de Paris
·         Maître Peyredieu, avoué de Mme Lafarge devant le tribunal de Brives.

Au banc de l’accusation
·         Maître Bac, représentant la famille Lafarge.

L’avocat de la partie civile, Maître Coralli.


Il va falloir, dès à présent, être très attentifs aux dires des uns et des autres, la vie d’une femme est en jeu !

jeudi 12 décembre 2019

EN VOILA UNE QUESTION !!!


Qu’est-ce qu’un pignouf ?

Pignouf : nom masculin.
Ouf ! Apparemment, pas de féminin.

Ce mot n’est pas très vieux, car il n’apparut qu’au milieu du XIXème siècle.
Il prendrait corps à partir du verbe « pigner » =   pleurer, pleurnicher.
« Pigner », mot dialectique de l’ouest de la France, mais ayant des variantes dans d’autres régions :
·         Pignoter = geindre beaucoup (Maine-et-Loire).
·         Pignocher = pleurnicher (Ille-et-Vilaine).

Mais, il serait possible que ce mot provienne du provençal « pignate » = marmite, avec ce petit quelque chose de « se pigna » = se remplir la panse, qui prit plus tard la signification de « devenir arrogant, orgueilleux ».

Alors ?

Un pignouf n’est autre qu’une personne grossière, mal embouchée.....

On retrouve aussi notre pignouf chez les cordonniers.
Vous allez me dire qu’il y a des gens mal éduqués un peu partout, donc pourquoi pas chez les cordonniers !
Oui, mais le « pignouf cordonnier » peut, lui, être d’une grande amabilité.
Eh oui !
Le « Pignouf » dans le domaine de la chaussure et du cuir en général, est le « commis cordonnier », et cela, depuis 1862.

De « Pignouf » découle d’autres mots populaires et familiers, dont certains  nous sont parvenus via la plume de Flaubert Gustave, comme
·         Une pignouferie ou pignouflerie (1865)
·         Un pignouffisme ou un pignouflisme (1873)

Nous venons d’appendre que « pigner » était employé dans l’ouest de la France.
Assûrement en Normandie, puisque ma grand-mère (je vous en parle encore pour que vous ne l’oubliiez pas) l’employait très souvent, et notamment à mon encontre.

 
« Arrête de pigner ! » me disait-elle lorsque je me plaignais des mots fraternels blessants[1], surtout lorsque je gagnais à certains jeux de société.
Elle employait aussi le verbe « chouiner » !!

Je pignais donc !
Je pleurnichais ?
Ah !!!

Bon d’accord, j’avoue.
Mais le pignouf, ce n’était pas moi !!


[1] Entre nous, je peux vous le confier, il me traitait de « sorcière » !!! Vous imaginez l’insulte ! Sorcière, moi qui ressemblais à une princesse !!!!

mercredi 11 décembre 2019

HISTOIRE VRAIE - DES SIÈCLES EMPOISONNEUSES


Des siècles d’empoisonneuses....................


L'AFFAIRE LAFARGE


Chapitre 9

L’audience du 14 juillet 1840

Toujours beaucoup de monde dans la salle d’audience, d’autant plus, que la conclusion des débats ne tarderait pas.
Marie Lafarge, en raison d’une mauvaise toux la rendant très faible et Marie de Leautaud, presque au terme d’une grossesse difficile, malgré leur rôle important dans cette affaire, avaient annoncé ne pouvoir assister à l’audience.
La séance débuta à onze heures et demie. Elle devait permettre aux derniers témoins de s’exprimer.

Le brouhaha s’estompa doucement et ce fut dans un silence presque religieux qu’apparut Marie Bellac-Devienne, limonadière à Pontoise.
Elle déclara que la bonne de Mlle Capelle avait été envoyée consoler Etienne Sigisbert soupçonné lors du vol des diamants. Ce garçon suite à cette malheureuse affaire avait préféré quitter son emploi.
« La bonne de Mlle Capelle a-t-elle dit que sa maîtresse eût volé les diamants ? demanda le Président.
-          Je l’ai entendu dire, mais pas par elle, répondit la limonadière.

Il est vrai que les langues se délient, à tort ou à raison, dans ces cas-là..... Chacun ayant SA vérité !!

Denis Jean, commis de M. Lafarge.
Cet homme narra qu’au mois de novembre dernier, M. Lafarge lui dit avoir demandé à sa femme si elle avait des diamants, car il devait couper un morceau de verre. Celle-ci lui avait répondu affirmativement et qu’elle les tenait de son père qui lui en avait fait don à l’insu de ses sœurs.
« Mon maître me dit également que son épouse lui avait demandé à plusieurs reprises  de les vendre, ce qu’il refusa à chaque fois, ne voulant pas la priver de cet héritage. Il me confia également qu’avant son départ pour Paris, sa femme venait de lui remettre un billet de 500 F. Il me montra le billet qui portait, je crois, le numéro 1614 ou 1416. »

Quelle mémoire !!!

Philippe Magnanse, maître des forges, vint ensuite.
Son maître l’avait appelé juste avant son départ pour Paris, afin de lui donner quelques instructions. Ne devait-il pas s’absenter un mois au minimum ?
« J’appris alors que sa femme possédait des diamants, car il me dit : « J’ai eu une bienheureuse surprise, je demandais un diamant pour couper du verre, quand ma femme s’écria « Charles, j’en ai ! ». Eh bien, c’était vrai, et pas qu’un seul et d’une valeur pouvait aller jusqu’à 30 000 fr. Mon épouse m’a proposé de les vendre. »
Selon Philippe Magnanse, Madame Lafarge avait même insisté pour que son mari les vende.
Avant de retourner s’asseoir sur le banc des témoins, Philippe Magnanse confirma les dires de Denis Jean concernant le billet de 500 fr.

Curieux tout de même qu’un patron parle de ce qu’il possède. Une confiance en ses employés qui aurait pu lui attirer quelques déconvenues.

Monsieur le Président rappela alors, à la barre, M. Lapeyrière, ami de M. Clavé, déjà entendu la veille.
« Depuis combien de temps connaissez-vous la famille de Leautaud ?
-          J’ai été mis en rapport avec M. de Leautaud en janvier dernier.
-          M. de Leautaud vous a-t-il parlé des démarches faites par Mme Lafarge au sujet du vol ?
-          Oui, en effet, il me dit que l’avocat de Mme Lafarge devait venir le voir.

Maître Coralli se leva alors et lança :
« La lettre de Maître Bach, date de la fin mars. Il est donc bien constant que les relations de M. Lapeyrière et de M. de Leautaud ne datent pas du mois de janvier. »

Maître Coralli, défenseur de Marie Lafarge, poursuivit en accusant certains journaux de Paris de prendre partie et d’annoncer déjà une condamnation de sa cliente, mais pas que, non, les articles notent des faits non connus qui prouveraient une violation des dossiers.
Mais ce qui était pire, des inexactitudes pouvant influencer l’opinion publique certes, mais aussi les jurés ici présents.
« .....Mais aujourd’hui que je retrouve ces paroles adressées à la presse d’une manière anticipée et avec une publicité aussi étendue, j’ai le droit de m’indigner, de protester pour vous. Avocat, lié par ma profession à la magistrature, car le barreau et la magistrature se donnent la main, je ne saurais souffrir qu’on puisse impunément dire, écrire, imprimer qu’avant d’entendre les débats vous ayez fait connaître votre décision......... Nous sommes sans arme contre de pareilles attaques ! Cependant, je l’ai dit et je le répète : je ne plaiderai pas ; je vous atteste même tous que je n’ai pas plaidé, je vous ai présenté la vérité dans les faits, sans l’accompagner d’aucune réflexion....[1] »

Magistral ! Non ?
Quelle éloquence !

M. Dumont de Saint-Priest, avocat du Roi, prit la parole en commençant par ces mots :
«  Ainsi qu’on devait s’y attendre, la prévenue s’est retirée de ce débat, renonçant à soulever par une discussion publique le système de défense qu’elle avait adopté dans l’instruction. Dans ces circonstances, en présence de ces dépositions où la vérité vous a parlé hier un si noble, un si touchant, un si énergique langage, nous pourrions nous dispenser de tout nouveau développement, et, sûr de votre conviction, nous borner à conclure à la culpabilité de Mme Lafarge, par le motif que les diamants volés à Busagny ont été retrouvés dans ses mains sans qu’elle pût justifier de leur possession........[2] »

M. Dumont de Saint-Priest achève son exposé en demandant l’application du maximum des peines de l’article 401.
L’avoué de la partie civile lit les conclusions suivantes :
« Plaise au tribunal,
Ordonner la restitution de la parure sus-désignée
Ordonner en outre que le jugement à intervenir sera, dans l’intérêt desdits requérants et aux frais de ladite dame veuve Lafarge, imprimé dans tous les journaux de Paris ; que la copie dudit jugement sera, au nombre de mille exemplaires, affichée soit à Paris, soit dans les départements, et toujours aux frais de ladite dame veuve Lafarge, desquels frais les requérants auront le droit de se faire rembourser qu’après leur état de quittances de leur imprimeur et des huissiers qui auront procédé à l’apposition des affiches ; condamner enfin ladite dame Marie Capelle, veuve Lafarge, aux dépens pour tous dommages-intérêts.[3] »

Le tribunal remit au lendemain le prononcé du jugement.

La salle se vida lentement du public, légèrement dubitatif après ce qu’il venait d’entendre, tandis qu’un groupe s’était formé autour du banc de la partie civile.
Des discusions animées, des attaques virulentes fusaient de toute part.

Mais pour Marie Capelle, veuve Lafarge, le verdict était déjà déterminé.....

Trop de mensonges, trop de changements d’attitudes, trop d’incohérences, trop de confusions dans les dires des uns et des autres....... Et surtout dans les divers propos de Marie Fortunée Capelle.


L’audience du 15  juillet 1840

Onze heures et demie, dans la salle d’audience.......

Maître Coralli est seul sur le banc de la partie civile.
Les membres des familles de Leautaud et de Nicolaï, connaissant d’avance leur victoire, ne s’étaient pas déplacés.
Maître Bach, absent également, parti plaider une autre affaire, à Limoges.

Les accusations sont rapidement énoncées par un huissier qui acheva par :
« ..... Par ces motifs, le tribunal, donnant défaut contre Marie Capelle, veuve Lafarge, .......... la condamne à deux ans d’emprisonnement...... »

Puis bien évidemment, Marie Lafarge fut condamnée aux dépens, pour tous dommages-intérêts envers la partie civile.

L’appel demandé par Maître Peyredieu, avoué de Mme Veuve Lafarge, fut rejeté.
Il ne restait plus qu’à attendre le prochain procès, celui de l’assassinat par empoisonnement dont Marie Capelle était présumée coupable.
En attendant, de plus en plus faible, la condamnée du fond de sa prison commençait à écrire « ses mémoires »....

-=-=-=-=-=-=-

Pour revenir sur le procès pour vol, il est bien évidemment impossible de refaire le procès. Beaucoup de documents pourtant à disposition.
Mais il est parfois difficile de dénouer le vrai du faux.

Attendons le prochain procès qui ne saurait tarder. Gageons toutefois que nous retrouverons parmi les témoins, grand nombre des accusateurs de celui de juillet 1840.

D’ailleurs, pour information, le journal de Rouen du 19 juillet annonçait :
« La famille de Leautaud, devant, dit-on, figurer comme témoin au procès criminel, se fixe à Brives pour trois mois : elle vient d’y louer une maison. »


..................  à  suivre ......................

[1] Extrait du supplément du journal de Rouen en date du samedi 18 juillet 1840.
[2] Extrait du supplément du journal de Rouen en date du samedi 18 juillet 1840.
[3] Extrait du supplément du journal de Rouen en date du samedi 18 juillet 1840.


jeudi 5 décembre 2019

C'est du pareil au même !



Kif-kif !

Cet adjectif invariable est souvent associé à « bourricot ».

« Kif-kif bourricot ». Apparue vers 1883, cette locution signifie « pareil à l’âne ».
Vous l’avez deviné, cette formule marque la ressemblance.

Kif ?
Ce mot est arrivé dans notre pays vers 1867, véhiculé par l’armée d’Algérie.
Pendant la  Grande Guerre, nos Poilus disaient, « c’est kif ». Entendez, par là : « c’est la même chose ».

Le redoublement en « kif-kif », marque l’intensité de la ressemblance.

Emploie-t-on encore cette expression, « Kif-kif bourricot » ?
J’en doute !

Ma grand-mère, elle, en usait énormément, mais née en 1901, elle avait dû l’entendre de la bouche de son père qui avait effectué une partie de son service armé au Maghreb.
Ces quelques mots arrivèrent à moi via ma mère. Normal ! N’était-elle pas la fille de ma grand-mère !!

Voilà comment certains mots, certaines expressions restent ancrés dans le parler des familles.



Pour cette petite histoire autour d’un mot,
Je me suis aidée du
« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert

mercredi 4 décembre 2019

HISTOIRE VRAIE - LES EMPOISONNEUSES



L'AFFAIRE LAFARGE


Chapitre 8

Suite de l’audience du 13 juillet 1840


Après cette petite pause, revenons au déroulement des dépositions des témoins.....
En commençant par Clémence de Nicolaï, baronne de Montbreton, sœur de Mme la comtesse de Leautaud.
Cette jeune femme, d’une grâce et élégance sans pareil, s’avança jusqu’à la barre et déclina son identité comme lui demandait le Président de séance.
Elle expliqua ensuite qu’elle avait connu l’accusée en 1823, au moment où elle venait juste de se marier. Puis, elles furent un moment sans se fréquenter. Ce ne fut que dix années plus tard, en 1833, au moment du décès de la mère de la jeune fille, qu’elles se revirent.
« C’était alors une jeune fille touchante, précisa-t-elle, d’autant plus que le chagrin s’était cruellement emparé d’elle. La mort de son grand-père l’accabla encore plus, à tel point qu’elle en tomba malade. Elle fut accueillie à Paris, chez sa tante Mme Garat. Ce fut chez Mme Garat que je la revis plusieurs fois. Elle était toujours couchée et mangeait très peu. A présent, je pense qu’elle exagérait son mal-être, uniquement pour attirer la compassion de celui sur lequel elle avait jeté son dévolu et qu’elle souhaitait épouser. J’en avais d’ailleurs échangé avec son médecin, M. Marjolin, qui m’avait répondu que son attitude finirait par lui occasionner une maladie qu’elle n’avait pas. Lorsqu’elle vint chez moi à Corcy, je lui parlai du vol des diamants dont ma sœur avait été victime, elle parut très détachée. »
Clémence de Montbreton déclara aussi que Marie Fortunée Capelle avait des comportements  étranges.
« Il lui arrivait fréquemment de ne pas descendre au moment des repas. Elle s’adonnait à des séances de « magnétisme[1] ». Ce fut d’ailleurs au cours d’une de ces séances, qu’elle affirma que les diamants avaient bien été volés, par un homme,  que ce voleur avaient démonté les diamants, les avaient vendus, et qu’ils se trouvaient hors de France. Donnant également la précision suivante : le voleur est un juif.  Je trouvai tout cela bien étrange.»

Comportement étrange ? Marie Fortunée Capelle était-elle une fine manipulatrice ?

« Que s’est-il passé ensuite ? demanda le Président.
-          A la fin du séjour de Marie, je l’ai découverte un matin en pleurs dans sa chambre. Elle venait de recevoir un courrier de sa tante lui demandant de rentrer immédiatement, afin de rencontrer un homme qu’on voulait lui faire prendre pour époux. Quelques jours plus tard, j’appris que le mariage ne se faisait pas, mais qu’un jeune et riche maître de forges vivant dans le Limousin était sur les rangs. Cet homme ne lui plaisait guère, n’était nullement agréable. Je l’ai encouragée à accepter ce mariage qui se fit très rapidement. Concernant les diamants, il n’en fut plus question. Toutefois, les relations entre ma famille et Marie Capelle devenue Marie Lafarge s’espacèrent.

Comportement étrange ? Pas seulement ! Marie Capelle se révéla être une affabulatrice experte.

Elle prétendait avoir reçu des cadeaux de différentes personnes et notamment un bracelet que lui aurait offert le marquis de Mornay, alors que c’était elle qui avait acheté ce bijou chez M. Meller, bijoutier.
Mensonge découvert, elle avait nié avec aplomb.
Son parrain, M. Braque lui avait envoyé, en présent, une bague en perle.
Mensonge !

Clémence de Montbreton ajouta :
« Elle disait aussi avoir reçu de ma mère un livre de messe, et de ma sœur une bague. J’acquis la certitude que tout cela était pure imagination. »

Toutes ces menteries finirent par attirer sur Marie Fortunée Capelle les soupçons de tous, concernant le vol des diamants. Le terrible drame de la mort de Charles Lafarge déclencha, comme nous l’avons vu précédemment, l’arrestation de la jeune veuve.

Le Président de séance revint sur le premier prétendant de Marie Capelle :
« Savez-vous le nom du jeune homme qui devait épouser Mlle Capelle ? Jeune homme auquel elle semblait fort attachée.
-          Oui, c’était M. Charpentier, le fils du général Charpentier.

Puis se présenta à la barre, Mme Jeanne-Baptiste Lamette, marquise de Nicolaï, mère de Clémence et de Marie.
Elle raconta les faits commençant par le 9 juin 1839, date à laquelle sa fille Marie montra ses diamants à Marie Capelle. Le lendemain, elle les présenta à Mme Nieuwerkerque. Le dimanche suivant, 16 juin 1839, les pierres précieuses avaient disparu. Les domestiques furent tout d’abord soupçonnés puis lavés de tous soupçons.
« Il y eut ensuite, poursuivit Mme la marquise de Nicolaï, un fait étrange. Le mardi soir qui suivit la découverte du vol, Marie Capelle qui était toujours notre hôte se sentit très mal. Elle avait des vomissements. Elle dit à sa vieille bonne que c’était en raison des diamants qu’elle avait avalés. Devant l’air outré de la vieille femme, cette demoiselle s’était mise à rire, en lui disant que ce n’était qu’une plaisanterie. »

Une plaisanterie de fort mauvais goût, comme la plupart de celles qu’elle faisait, sans doute afin de rompre la monotonie de son existence.

Mme la marquise, après une légère pause, reprit sa déposition :
« La vieille bonne de Marie Capelle se plaignait beaucoup du caractère de sa maîtresse. Puis ma fille, Clémence, me parla des séances de magnétisme. Je ne crois pas en tout cela pour ma part, aussi, j’ai commencé à penser que le vol avait été opéré par cette Marie Capelle. Je fis part de mes soupçons à ma famille et conseillai à mon gendre de se rendre à la police et de tout expliquer. La suite, ma fille Clémence de Montbreton vous l’a expliquée. Je ne peux que valider ses dépositions. »

Il fut alors question de M. Clavé. La famille de Nicolaï se renseigna, bien évidemment sur ce jeune homme. L’enquête effectuée par Maître Bac, amena les réponses suivantes :
M. Clavé était en Afrique. Il était parti de France en 1836 et n’était revenu qu’en décembre 1839. Après un court séjour à Paris, il était reparti vers le Mexique.
L’enquête de moralité n’apporta que des éloges sur le jeune homme qui était incapable de monter un chantage ou tout autre vil trafic.

Après ces révélations, il fallait se rendre à l’évidence, Marie Capelle avait menti !
Même les avocats de l’accusée, affirmèrent que ce qu’ils avaient découvert, lors des diverses enquêtes, ne plaidait pas en la faveur de leur cliente.

Marie de Nicolaï, épouse Leautaud vint déposer à son tour.
Concernant les diamants volés, elle réitéra les paroles de sa mère et sa sœur, interrogées juste avant elle. Puis, elle rendit compte des démarches de son époux afin de faire justice et récupérer les diamants, parla de la première visite de Maître Bac afin de faire la lumière sur l’affaire, mais surtout essayer d’influencer les plaignants pour qu’ils retirent leur plainte, mettant en avant certaines intrigues amoureuses, courriers à l’appui, courriers dont Marie de Nicolaï n’avait jamais eu connaissance. Elle confirma la seconde visite de Maître Bac, venant lui demander de bien vouloir signer une déclaration antidatée au mois de juin 1839, attestant que Marie Capelle lui avait bien confié les pierres précieuses.

« J’ai refusé de signer le document qui était un faux !
-          Vous n’avez donc pas donné vos diamants en dépôt à Mme Lafarge ? demanda le président.
-          Assurément non !

Maître Coralli se leva et demanda la parole.
« Mme de Leautaud, voulez-vous donner au tribunal quelques explications sur vos relations avec M. Clavé ?
-          Je ne connais pas M. Clavé. Je l’ai seulement rencontré plusieurs fois sur mon passage. Il ne m’a jamais adressé la parole. J’ai su son nom et sa condition par Marie Capelle. Nous avons fait seulement la mauvaise plaisanterie de lui écrire une lettre anonyme. Nous lui en avons écrit une autre pour nous excuser de l’audace de notre premier écrit, et lui demander le secret. Marie Capelle a poursuivi sa correspondance avec lui, me faisant remarquer qu’elle s’était compromise pour moi. J’ai vu une fois M. Clavé à Tivoli, à une fête de charité, nous avons dansé une contredanse ensemble. Il ne m’a pas dit vingt mots, je lui en ai peut-être répondu dix !  J’ai su par la suite qu’il était parti pour Alger en 1836 et revenu en novembre 1839, l’année de mon mariage, l’année du vol des diamants.
-          Mme Lafarge a prétendu qu’elle avait pris les perles pour se payer de 180 francs que vous lui deviez ?
-          Jamais Mlle Marie Capelle ne m’a rien prêté. Et pourquoi l’aurait-elle fait ? J’avais à moi, 1 750 francs de rente, avant mon mariage. Depuis mon mariage, je dispose de notre fortune commune de 3 000 francs de pension.

M. le marquis de Nicolaï fut ensuite appelé.
Celui-ci précisa que Mlle Capelle fut presque aussitôt soupçonnée après le vol des diamants. Il confirma les dépositions des précédentes personnes interrogées.
Rien dans ses dires ne pouvant faire avancer les débats.

Le témoin suivant fut, Mlle Marianne Delvaux, quarante-et-un ans, ex-gouvernante de Mlle Nicolaï.
Une femme d’une respectabilité sans conteste.
« Depuis onze années, je n’ai pas quitté Mme de Leautaud, et pendant tout ce temps, elle n’a rien de caché pour moi. En 1836, Mme de Montbreton parla avec beaucoup d’éloges de Mlle Capelle et demanda à sa mère et à sa sœur de la recevoir. Comme cette jeune fille avait eu bien des malheurs, elle fut reçue avec beaucoup d’égards. Mlle Marie de Nicolaï avait un caractère doux et facile, un peu influençable, mais aussi d’une grande candeur. J’accompagnais souvent les deux jeunes filles en promenade, à l’église ou dans nos courses. J’ai remarqué un jeune homme de tournure distinguée qui se trouvait souvent sur notre passage. Je ne le vis jamais nous suivre. Un jour, Mlle de Nicolaï reçut une lettre anonyme qu’elle me montra et montra aussi à ses parents. Comme Mlle de Nicolaï avait ses œuvres, nous crûmes qu’il s’agissait là d’un remerciement. En revenant d’une fête de charité à Tivoli, elle me conta.......... »
Et voilà l’ex-gouvernante racontant la rencontre des « Deux Marie » avec un jeune homme, leur plaisanterie épistolaire, leurs deux écrits d’ailleurs, la seconde étant la fameuse lettre d’excuses dans laquelle chacune des jeunes filles avait noté quelques lignes. Mlle de Nicolaï regrettait son imprudence, d’autant plus que Marie Capelle lui disait recevoir toujours du courrier pour elle, dans lequel le jeune homme en question parlait de  suicide, de duel, de visites à Busagny.
Mlle Marianne Delvaux conclut par :
« Pour ma part, je savais bien que tous les propos de Melle Capelle étaient exagérés, voire mensongers ».

Qui était ce M. Louis de la Peyrière qui fut ensuite invité à venir déposer ?
Ce jeune homme, étudiant en droit, était l’ami de toujours de M. Clavé.
Il avoua ne rien savoir au sujet du vol des diamants. Il était présent, à cet instant dans ce tribunal, pour parler de M. Clavé qu’il avait rencontré lors d’une conférence littéraire dont il était le président.
« Ce fut à partir de ce moment que nous nous liâmes d’amitié et nous nous voyions assez souvent. Le Jour de Pâques 1836, nous promenant ensemble rue d’Angoulême, il me pria d’entrer dans l’hôtel au numéro 10 pour savoir qui habitait l’endroit. Revenant de la mission, je lui dis qu’il s’agissait de la famille de Nicolaï. Je lui demandai pourquoi il avait besoin de ce renseignement, il me répondit qu’il voyait souvent deux jeunes filles entrer et sortir de cet immeuble et qu’il les voyait souvent à Saint-Philippe-du-Roule et à la promenade. Il lui semblait, par ailleurs qu’il ne leur était pas indifférent. Il m’apprit par la suite qu’il avait reçu un billet, sans signature, l’invitant à une promenade. »
M. Louis de la Peyriere poursuivit, devant la cour, les confidences de son ami.
« Il n’avait vu qu’une fois Mlle de Nicolaï au Tivoli, juste pour une contredanse, mais par contre, il avait rencontré de nombreuses fois Mlle Capelle, notamment au Parc-Mousseaux. »
D’autre part, il confirma le départ de son ami pour l’Afrique le 10 octobre 1836, en qualité de gérant d’une société agricole nouvellement fondée, fonction qui en plus d’un traitement de 4 000 francs, lui octroyait de nombreux avantages non-négligeables. Il précisa que son ami n’était rentré en France que fin 1839.

«  Pendant cette période, avez-vous échangé des courriers ? demanda le Président
-          Oui, monsieur.
-          Dans ces courriers, était-il question de Mlle de Nicolaï ?
-          Il n’en dit pas un mot. C’est moi qui lui ai annoncé le mariage de Mlle de Nicolaï. Il ne m’en fit aucun commentaire. Je suis allé en Afrique lui rendre visite lors de son séjour, lui reparlant de ce mariage, il ne parut pas du tout ému.
-          Quel genre d’homme est-il ?
-          Un homme parfaitement honorable, plein de générosité.
-          Savez-vous si il avait des sentiments religieux ?
-          Il a fait bâtir une église en Afrique et je me suis associé à cette fondation.
-          A son retour en France, vous a-t-il parlé de Mme de Leautaud ?
-          Pas une seule fois.


Sigisbert Mariot-Thierry, aujourd’hui valet de chambre chez M. le directeur de l’Ecole Forestière de Nancy, âgé de trente ans, fut le témoin suivant.
« A l’époque du vol des diamants, j’étais au service de M. Nicolaï. Entre le 14 et le 17, monsieur le Marquis vint nous avertir qu’on avait commis un vol à la maison. Il ajouta que le coupable était parmi nous, qu’on allait faire une perquisition. Il avait précisé que si le voleur redonnait les diamants, il se contenterait de le renvoyer de la maison sans en avertir la police. Je fus interrogé, mais ne pus donner aucun renseignement.

M. Le Comte de Nieuwerberque vint à son tour devant la cour.
« Je suis arrivé dans la nuit du 9 au 10 juin à Busagny pour assister au mariage de Mlle de Beauvoir, ma parente. On voulut, le lundi, comparer les diamants de Mme de Leautaud avec ceux de la mariée. Mme de Leautaud les descendit. »

Rien d’éclatant dans le dernier témoignage de la journée, si ce n’est la confirmation que le 10 juin au matin, les diamants n’avaient pas encore disparu.

A bien considérer tout ce qui venait de se dire, rien de favorable à l’accusée. Il faut préciser toutefois que tous les témoins étaient à charge !

A cinq heures et demie, l’audience fut levée et renvoyée au lendemain pour la suite des dépositions, les plaidoiries et le jugement.

La salle d’audience se vida doucement dans un brouhaha de commentaires.
Les lumières s’éteignirent.
Le calme revint.

Gageons que les conversations ce soir-là, dans chacun des foyers des personnes présentes, tournèrent autour de ce qui avait été dit et entendu au cours de cette audience......


................................................ à suivre ...................................


[1] Magnétisme : hypnose.