mercredi 19 avril 2023

Nigaud ou nigaude.

 


 D’où provient ce mot qui, à la Renaissance, s’orthographiait, nigauld ?

 

Plusieurs pistes dont :

De la forme dialectale de niais :

·         Nigeot – nigon

 

Un nigaud, une nigaude ?

Il s’agit d’une personne fort maladroite, par sottise ou inexpérience, avec toutefois une petite nuance affectueuse (1881).

 

De nigaud, découlent :

·         Une nigauderie – 1547 : action effectuée par un nigaud ou une nigaude.

·         Nigauder – 1587 : un verbe plus du tout employé.

·         Nigaudement – 1780 : un adverbe perdu dans les oubliettes.

 

Une expression, toutefois, faisant appel à ce mot, est toujours en usage à ce jour :

Un attrape-nigaud, piège dans lequel se laisse prendre le nigaud(e).

 

Un nigaud nigaude nigaudement une nigauderie sur la grève en regardant s’envoler un nigaud. Quel est le plus nigaud des deux ?

Un nigaud qui s’envole !!!

Oui, car un nigaud (1781) est le nom donné à un petit cormoran lourd et maladroit.

 

Je me souviens, avec une pointe de révolte, même après toutes ces années passées, de cette professeure d’allemand que j’avais eu en 4ème, au lycée. À chaque fois qu’une élève, dont je faisais aussi partie se trompait, elle la traitait de « nigaude » d’une voix douce et méprisante, sans aucune notion affective, ça je peux vous l’assurer. Méthode pédagogique fort improductive d’autant plus que l’allemand était une seconde langue et que c’était pour nous toutes un premier apprentissage. Seul avantage, si je peux dire, c’est qu’après des décennies, je me souviens encore de cette enseignante, avec un bémol de défaveur, tout de même !


Petite précision :

la photo illustrant ce petit article représente deux nigauds..... Les deux nigauds de la photo n'ont aucun rapport avec ceux dont la Comtesse de Ségur conta l'histoire.

 

Pour cette petite histoire autour d’un mot,

Je me suis aidée du

« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert

jeudi 13 avril 2023

L’aubergiste de Sotteville-lès-Rouen - Huitième partie : Rue du cimetière

 


Émilie Adélaïde était anéantie. Ses jambes tremblaient, rendant sa démarche incertaine, telle une femme ivre. Sa tête cognait comme agitée par une horrible migraine. Comme un automate, elle se dirigeait vers sa nouvelle demeure, celle dans laquelle elle avait emménagé quatre mois plus tôt, celle du nouveau commerce, celle de la rue du cimetière.

« Rue du cimetière, pensa-t-elle avec une pointe d’ironie, je n’aurai ainsi pas loin à aller. Juste là, au bout de la rue.»

 

Après avoir franchi le seuil du café, elle se laissa tomber sur une chaise. Ses forces l’abandonnaient.

Le père Delmotte qui avait pris pension était justement dans la salle du café. Voyant la mine défaite de sa logeuse, il lui dit :

« C’est qu’cà a pas l’air d’aller fort. Un p’tit r’montant ? »

Émilie Adélaïde releva la tête, esquiva un pâle sourire avant de répondre :

« C’est point d’ refus. »

 

Le père Delmotte passa derrière le comptoir et rempli deux verres d’un vin dit de premier choix, mais qui sentait la piquette. Il tendit un des verres à Émilie Adélaïde, prit une chaise et vint s’asseoir à côté d’elle. Tous deux sirotèrent en silence. Les silences en disent souvent bien plus que les paroles et le père Delmotte qui avait dépassé la soixantaine en était convaincu, voilà pourquoi il ne posa pas de question. Il savait tout ce qui se passait dans la maison. Ne vivait-il pas avec le couple Alavoine ?

 

Émilie Adélaïde était perdue dans ses pensées. Décemment, elle ne pouvait pas raconter ce qu’elle venait d’apprendre. Ces choses-là, on les gardait pour soi, on n’en faisait pas étalage.

« Pourquoi tout cela ? se demandait-elle. Pauvre folle ! Comment as-tu pu croire en toutes les belles paroles, les belles promesses d’amour et de félicité ? C’était point pour toi qu’il souhaitait tant t’épouser, c’était pour ton argent ! »

 

Et voilà qu’elle venait d’être convoquée par la police. Quelle honte ! Elle, assise devant des hommes en uniforme qui soupesaient chacune de ses réponses.

Savait-elle ? Était-elle au courant ?

Non bien sûr, elle ne savait pas. Félix Joseph ne s’était pas vanté de cet exploit qui l’avait conduit face aux forces de l’ordre.

C’était le 18 août dernier, huit jours avant cette convocation, une jeune fille, le visage marqué par des coups, était venue porter plainte pour agression et tentative de viol. Elle avait accusé Félix Joseph Alavoine de l’avoir suivie, puis après quelques manières de séduction et devant son refus, de l’avoir renversée sur le sol, et essayer de la violer. À ses cris, il l’avait frappée pour la faire taire.  Elle avait, Elise Virginie[1], réussi fort heureusement à se dégager et à s’enfuir.

 

Devant le récit qui venait de lui être fait, Émilie Adélaïde ne voulut pas le croire.

« Non, pas possible ! Non ! s’écria-t-elle.

     On dit votre mari violent. Vous frappe-t-il ?

     Non, répondit la pauvre femme, pas plus qu’un autre mari. C’est comme ça pour nous les femmes.

     On dit pourtant qu’il est preste à courir le jupon, à boire plus que de raison et selon vos voisins, les querelles, voire plus, sont courantes chez vous.

 

Ils avaient donc questionné le voisinage. Quelle honte !

Malgré tout, elle ne voulait pas croire que l’homme qu’elle avait épousé..... Et puis peu à peu, elle se souvint.....

Elle se souvint que sa fille, Ernestine Palmire[2], deux ans auparavant, lui avait dit que son beau-père lui tournait autour et avait des gestes plus que déplacés envers elle.

Son sang n’avait fait qu’un tour. Insupportable, pour elle, que sa fille devint la proie de son mari.

Alors, afin de la préserver de ce prédateur sans scrupule, elle avait décidé de l’éloigner en l’envoyant vivre chez son frère qui avait bien voulu l’accueillir.

Alors, après la réminiscence de ce triste épisode de sa vie, un de plus, elle crut les dires de la police et affirma d’une voix blanche :

« Oui, je crois que mon mari est capable d’un tel acte. »

 

À présent, de retour chez elle, elle se sentait piégée. Et, surtout, elle se reprochait d’avoir été bien naïve en croyant à un nouvel amour, à un nouveau bonheur. Foutaise tout cela ! Elle n’avait réussi qu’à faire entrer le loup dans la bergerie. Tout ce qui arrivait était de sa faute. Ah, si elle pouvait revenir en arrière !

 

Qu’allait-il se passer à présent ?

Bien sûr, elle venait de déposer une demande en divorce, mais la procédure risquait d’être longue. Pendant tout ce temps, elle se devait de rester au domicile conjugal où vivait encore avec elle son dernier fils, Louis Alexandre[3], âgé de quinze ans.

Son estomac se serra tout à coup, comment Félix Joseph réagirait-il en apprenant sa démarche en vue de rompre leur mariage.

Il fallait qu’elle protège Louis Alexandre et puis aussi la petite, Élise Albertine[4] qu’elle avait vu grandir et qu’elle aimait comme sa fille.

Ah, elle s’en souviendrait de ce 26 août 1881.

« Quelle honte, bon sang, quelle honte ! murmura-t-elle.

 

Relavant la tête, Émilie Adélaïde  s’aperçut que le père Delmotte était reparti à ses occupations. La salle du café était déserte, comme d’habitude. Pas un seul client. Alors, elle se leva, il était temps de préparer le repas.



[1] Déposition faite par Elise Virginie Lucas, âgée de dix-huit ans.

[2] Ernestine Palmire Bénard, née le 18 novembre 1864, numéro 31 de la rue du nouveau monde à Sotteville-lès-Rouen.

[3] Louis Alexandre était né le 2 juin 1866, au numéro 33 de la rue du nouveau monde à Sotteville-lès-Rouen.

[4] Elise Albertine Alavoine, née le 12 juin 1875, rue de la Chaussée à Caudebec-lès-Elbeuf. Aucune mention d’Ernest Félix Alavoine, fils aîné de Félix Joseph, né le 22 avril 1873. Visiblement, il vivait ailleurs, mais je n’ai pas retrouvé son lieu de résidence.

mercredi 12 avril 2023

Un pingre...

 


Nom masculin ou encore adjectif, mais également nom propre, celui d’un certain Pierre Le Pingre.

Ce terme est employé depuis 1406. Mais d’où vient-il ?

 

Pingre pourrait être un dérivé de : épingle.

·         Une pinglière fabriquait et vendait des épingles.

Ce qui rejoindrait notre Pierre le Pingre mentionné plus haut qui avait été, de son vivant, un marchand d’épingles et dont je n’ai malheureusement pu trouver plus d’informations.

Une épingle ! Un objet sans valeur.

 


Le pingre serait alors un pauvre hère ou encore un ramasseur d’épingles et par dérivé un avare cherchant à se faire de l’argent, un tout petit peu d’argent, avec des riens.

 

L’évolution du mot pingre :

·         À la fin du XVIIIème siècle, un pingre est un brigand.

·         1808 : Il devient un avare, un usurier.

·   
    
1821 : Pingre prend la signification de pauvre. L’usurier aurait-il fait de mauvaises affaires ?

·         1822 : Un pingre, un pauvre, mais aussi un malheureux. Le sort s’acharne !

·         1834 : Ce mot s’emploie pour : effronté, malin, piètre, mesquin....

 

Un seul dérivé :

·         Une pingrerie – 1808 : Mot synonyme d’avarice

·         Une pingrerie – 1877 : Manifestation de l’avarice.

Un pingre est toujours, aujourd’hui, un avare. Quelqu’un qui regarde deux fois, voire trois, avant de dépenser de l’argent.

Mais, ce mot était-il encore utilisé ?

 

À noter que Rabelais mentionnait, en 1534, l’existence d’un jeu de pingres, jeu apparenté au jeu des osselets.

 

Alors, rien n’empêche à un pingre de jouer au jeu de pingres, sauf si l’achat de ce jeu est exorbitant.

 

 

Pour cette petite histoire autour d’un mot,

Je me suis aidée du

« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert

jeudi 6 avril 2023

L’aubergiste de Sotteville-lès-Rouen - Septième : Dérapages.

 

Le 5 décembre 1878, en la mairie de Sotteville-lès-Rouen, Émilie Adélaïde Sénéchal, Veuve Bénard, et Félix Joseph Alavoine se prenaient pour époux.

Présents auprès d’eux et signant comme témoins :

·         Eugène Picard, père de la première épouse du nouveau marié.

·         Benony Picard, ancien beau-frère du nouveau marié.

·         Augustin Sénéchal, frère de la nouvelle mariée.

·         Alfred Rosay, ami de la nouvelle mariée.

 

La lune de miel fut, hélas, de courte durée. Devenu le chef de la famille, Félix Joseph tenait à obtenir obéissance de la part de son épouse. Mais Émilie Adélaïde ne l’entendait pas de cette oreille. Devant l’attitude de son époux qui, de tendre et attentif, était devenu directif, la nouvelle épousée commençait à se demander si elle avait eu raison de dire « oui » devant Monsieur le maire. Les disputes, de plus en plus violentes, se multipliaient au foyer.

Et puis, pour compléter l’ambiance, les affaires commencèrent à décliner entraînant un manque de revenus non-négligeables.

Félix Joseph admit alors qu’il fallait redresser les finances, mais au lieu d’avancer la possibilité qu’il travaille davantage, il annonça la solution suivante :

« Le commerce est mal situé, voilà pourquoi les clients ne sont pas nombreux. Il faut s’installer ailleurs. »

Mais Émilie Adélaïde ne souhaitait pas quitter la grande rue. Pour elle, l’emplacement était idéal. Si les revenus du ménage baissaient, c’était essentiellement parce que Félix Joseph devenu patron du lieu avait quitté son emploi aux Chemins de fer.

Et Félix Joseph de poursuivre en observant attentivement la réaction de son épouse :

« Dans la rue du cimetière, y a un terrain à vendre. On pourrait l’ach’ter et faire construire. »

Aucune réaction de la part de l’épouse qui restait impassible, le visage fermé. Alors, Félix Joseph poursuivit, timidement, comme marchant sur des œufs :

« T’as l’argent, n’est-ce pas, alors, y a pas de souci ! »

Voilà, la phrase était lancée. Félix Joseph se dévoilait enfin. Toutes ses simagrées de tendresse et d’amour étaient feintes dans un seul et unique but, celui de s’accaparer de l’argent de son épouse. Faire construire et ainsi le nouveau commerce serait à son nom en tant que chef de famille.

Émilie Adélaïde se sentit piégée. Comment n’avait-elle pas pressenti cette manœuvre ? Comment s’était-elle laissé berner ? Ah, si c’était à refaire, sûr qu’elle le mettrait dehors cet homme sans scrupule !

Mais il était trop tard, elle était devenue par le mariage Madame Alavoine et en plus de devoir obéissance à son époux, tous ses biens lui appartenaient.

Pourquoi n’avait-elle pas pensé à faire établir un contrat de mariage lui laissant la jouissance de son argent ?

Voilà pourquoi, il fut construit quelques mois plus tard un bâtiment, débit de boissons et logement, rue du cimetière à Sotteville-lès-Rouen. Dans la rue, se trouvaient déjà d’autres estaminets qui, implantés depuis longtemps, avaient gardé leur clientèle ce qui laissait aux nouveaux installés peu de chance de s’en créer une fidèle. Bien sûr, au début, il y eut les curieux, venus prendre un verre pour voir….. Et puis les habitudes des uns et des autres avaient été reprises désertant le nouveau commerce.

Après l’engouement de l’installation dans ce nouveau quartier, ce fut le désenchantement. Les scènes se multiplièrent au foyer Alavoine. Des cris, des hurlements plutôt, dont les voisins profitaient largement.

Aux coups de Félix Joseph, Émilie Adélaïde répondait :

« Non, tu n’auras plus un sou !! »

mercredi 5 avril 2023

Une kermesse




Un mot qui renvoie aux fêtes scolaires de fin d’année ou encore à ce film mythique, « La kermesse héroïque ».

La kermesse héroïque, film franco-allemand de Jacques Feyder, Charles Barrois et Marcel Carné, sorti en 1935, sur une nouvelle de Charles Spaak.

Dans les principaux rôles, les prestigieux acteurs :

·         Françoise Rosay : Cornélia, la femme du bourgmestre.

·         André Alerme : le bourgmestre de Boom.

·         Louis Jouvet : le chapelain

·         .......

 

Ce terme remonte à la fin du XIVème siècle et provient du flamand  Kerkmiss :

·         Misse : messe

·         Kerk : église

Il désigne une fête patronale ou encore une fête de village.

 

Un mot qui fut utilisé tout d’abord dans les départements du Pas-de-Calais et du Nord, sous l’orthographe :

·         Carmesse ou encore carmesse

Avant de se répandre sous sa forme actuelle : kermesse.

 

Michelet employa ce mot dans un de ses écrits en 1842.

En 1879, une kermesse nommait une grande fête de bienfaisance en plein air.

 

Je suppose qu’après avoir pris connaissance de ce petit article, vous apprécierez différemment les kermesses.

 

Pour cette petite histoire autour d’un mot,

Je me suis aidée du

« Dictionnaire historique de la langue française » Le Robert

mercredi 29 mars 2023

L’aubergiste de Sotteville-lès-Rouen - Sixième partie : Demande en mariage

 

Vivre sous le même toit, en s’occupant des enfants, au nombre de quatre présents au foyer, rapprocha le couple.

Peu à peu, les scrupules d’Émilie Adélaïde s’estompèrent.

Sous le regard de son amant, elle avait rajeuni, et puis, il était si gentil, si prévenant.

Pourquoi refuser le bonheur, uniquement en raison de ces treize années de différence d’âge ?

 

Dans le quartier, pourtant, les langues, les mauvaises bien évidemment, allaient bon train.

Et il n’était pas rare d’entendre :

     I’ s’en passe de belles dans l’ commence !

     C’est qu’elle s’est vite consolée, l’Émilie !

     Avec un homme aussi jeune, moi non plus, j’aurais point hésité.

     Toi, forcément, t’as toujours le feu au jupon !

     En attendant, moi, j’ trouve ça vraiment peu convenable, surtout sous le même toit qu’ les enfants !

Des propos acerbes et offensants.

 

La plupart de ces femmes aurait bien voulu être à la place d’Émilie Adélaïde, mais elles s’en gardaient bien de l’admettre. Il était bien plus aisé de cacher la jalousie sous de la réprobation.

 

Émilie Adélaïde, bien qu’offensée, faisait mine de rien. Dans le commerce, il fallait toujours garder le sourire de crainte de voir la clientèle prendre ses habitudes dans le commerce d’à côté. Toutefois, une mauvaise réputation due à des mœurs dissolues atteindrait le même résultat.

Elle en parla, un soir, comme ça à Félix Joseph, histoire de...

 

« Les gens causent, tu sais.

     Et alors ! Laisse causer !

     Tout d’ même, les propos sont point élogieux.

     C’est toi qui veux pas qu’on s’ marie !

 

Et en effet, Félix Joseph avait évoqué le mariage, il y avait quelque temps et c’était Émilie Adélaïde qui avait écarté la proposition.

 

Félix Joseph, lui, souhaitait mettre la bague au doigt de sa maîtresse, pour une raison bien évidente, celle de devenir le patron de l’épicerie-café et mettre la main sur les économies que le couple Bénard avait mises de côté et dont il n’avait pu obtenir le montant exact.

Le mariage lui permettrait de bénéficier des biens de son épouse.

Il devait donc manœuvrer en finesse.

Suite au refus d’Émilie Adélaïde de passer devant Monsieur le Maire, bien que vexé, Félix Joseph n’avait rien dit, sauf :

« On f’ra comme tu l’ veux ! »

 

Devant ce soudain revirement, en raison des commérages, il répliqua en prenant sa maîtresse dans ses bras :

« On est point bien comme ça ? Pas besoin ni du maire, ni du curé. Pas vrai ?

 

Ce fut au tour d’Émilie Adélaïde de se sentir repoussée. Assurément, cet homme ne tenait pas vraiment à elle. Sûr qu’elle n’était plus très jeune et qu’il y en avait de bien plus jolies qu’elle. Elle ravala des larmes de dépit et s’en retourna à ses occupations, sans piper mot.

 

Félix Joseph la regarda s’éloigner, non sans un certain plaisir. Sa stratégie avait l’air de bien fonctionner. Il suffisait d’attendre encore un peu.

« À moi les économies, se réjouissait-il alors. Encore un peu de patience ! »

En attendant, il se fit toute douceur, toute gentillesse, tout en gardant une certaine distance.

 

Lorsqu’ Émilie Adélaïde se rapprochait de lui, il la repoussait avec ménagement, arguant :

     On pourrait nous voir !

      Attention, on nous épie !

 

Ce qui mettait les nerfs à vif de la pauvre femme qui commençait fortement à douter de l’amour de son locataire, si empressé quelques jours plus tôt.

Aurait-il trouvé ailleurs et mieux ?

Une pointe de jalousie la tenaillait de plus en plus.

 

À certains moments, elle avait une forte envie de voir cet homme quitter son foyer.

« J’ me débrouill’rait ben tout’ seule ! Et pis, j’ai d’ quoi vivre sans lui. »

Mais à d’autres, l’envie des bras de son amant autour d’elle et de ses caresses lui manquaient, cruellement. Avec lui, elle se sentait vivre une nouvelle jeunesse.

 

Alors, lorsque Félix Joseph, après un laps de temps que lui sembla suffisant, lui demanda :

« Alors, t’es toujours d’accord pour l’ mariage ? »

Elle lui sauta au cou, toute ragaillardie, et pleine d’espoirs retrouvés.

« Et pour l’occasion, on ferm’ra l’ commerce », répondit-elle en le couvrant de baisers.