lundi 23 mars 2015

ANDANTINO, LE PETIT ESCARGOT - Chapitre 11




 Ce fut alors que nous entendîmes un rire horrible, sarcastique, infernal, diabolique ……

« Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé !....... »

Il fallut pourtant bien sortir, un jour ou l’autre ; surtout qu’ainsi à l’abri, nous ne pouvions pas communiquer - nos coquilles n’étaient pas équipées de téléphone.
Je décidai donc de sortir de mon refuge. Je risquai une première paire de cornes, puis l’autre, puis allai taper sur la coquille de Mégo et sur celle de Griotte.
Nous nous regardâmes longuement, en silence, nous demandant si nous avions rêvé ou si ce rire était réel. Ce fut Griotte qui, grelottante de peur, rompit la première le silence.

-          C’était quoi ? chuchota-t-elle, craintive.
-          C’était qui tu veux dire ? répliqua Mégo qui avait repris toute son assurance. C’était la sorcière, pardi !
-          Oh ! refit Griotte, pâle de terreur.
Tout compte fait, je la préférais rouge, cette couleur lui seyant à merveille.

-          Ce sont des histoires, tout cela ! répliquai-je, en essayant d’être rassurant.
-          C’est ça ! lança une voix rauque, ce sont des histoires ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé !

Pétrifiés sur place, nous n’eûmes pas le réflexe de la coquille, ni celui de la fuite. Cette dernière aurait d’ailleurs était bien inutile, puisqu’il est, de notoriété publique, qu’un escargot est lent ….
Ce fut alors qu’apparut, de derrière  les feuilles d’un fourré épineux, deux paires de cornes, suivies d’un corps filiforme, d’un noir luisant, allant s’amincissant jusqu’à finir en une pointe effilée.

« Je suis l’horrible sorcière ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! dont vous venez de parler. Oui, je suis maîtresse de ces lieux, comme le dit la légende, mais je suis bien vivante ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Que faites-vous ici ? »

Mégo redressa ses cornes. Il avait vraiment fière allure.
Griotte passait du rouge au gris, et ses cornes se tordaient d’angoisse.
Quant à moi, je ne savais que penser. Rêve ? Réalité ? Maléfices ? Sorcière ou simplement une escargotte sans coquille ?
Plus je regardais cet être étrange, plus je lui trouvais un air de parenté avec nous, les escargots, la coquille mise à part. Pourquoi n’avait-elle pas de coquille ?

-          Qui êtes-vous ? demanda Mégo.
-          Tu viens de la dire, non ? La sorcière ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé !
-          Je ne crois pas que les sorcières existent, répliquai-je soudain, et je me mis à rougir, eh oui, comme Griotte, devant mon audace.
-          Eh bien, tu as raison ! Je ne suis qu’une vieille limace solitaire.
-          Une limace, c’est quoi ?

Etonnés, nous avions posé, de concert, cette question.
-          Un être peu différent de vous, les escargots, poursuivit-elle.
-          La coquille ? risquai-je faiblement, de peur de l’offenser.

J’étais sûr qu’elle n’était pas une sorcière, mais on ne sait jamais ! Mécontente, elle aurait, peut-être, pu me jeter un sort.

-          La coquille, affirma-t-elle, en effet, et cette différence a fait le reste. Je fus évincée, il y a longtemps de la colonie des escargots et je dus me réfugier dans ces bosquets.
-          Mais pourquoi dit-on que vous êtes une sorcière, s’enquit Griotte timidement.
-          C’est une longue histoire, mes enfants, dit-elle, radoucie. Une bien longue histoire….. Et elle sembla s’abîmer dans ses souvenirs, comme si elle les avait enfouis bien profondément en elle, comme pour se protéger, pour éviter qu’ils ne rejaillissent.
-          Vous pouvez nous raconter ? demanda Mégo.
-          Oh oui, s’il vous plaît ! ai-je renchéri.
-          Oui, souffla Griotte qui avait envie de savoir, tout en craignant de connaître la vérité.

mercredi 18 mars 2015

GROGNARD DE LA VIEILLE GARDE



 
La chaleur était étouffante, même la nuit, elle ne baissait pas. Allongé sur de la paille, jetée à même le sol, dans un hôpital de fortune, Paschal G, inondé de sueur, avait peine à respirer. Dans un semi-inconscient, seule la douleur de ses blessures lui rappelait qu’il était encore en vie.
Autour de lui, ce n’était que gémissements et cris de douleur de ceux qui, comme lui, avaient été atteints par une balle, un éclat d’obus ou un coup de baïonnette.
Une odeur forte et tenace de sang, de sueur, de vomis et d’excréments flottait dans ce lieu mal ventilé, amplifiée par la chaleur torride de ce mois de juillet. Mais, il y avait aussi cette odeur particulière, presque  imperceptible,  celle d’après les affrontements guerriers, celle de la mort.

Les délires fiévreux de Paschal G étaient envahis  par tous les évènements de son vécu des années précédentes. Mais, à présent, son parcours militaire allait prendre fin et il devrait rentrer chez lui, là-haut dans le nord, dans une ville nommée Louviers où il avait vu le jour et où personne ne l’attendait plus.
Pour y faire quoi  d’ailleurs ? N’avait-il pas toujours été soldat ?
Sa seule fierté, à ce jour, était de faire partie de la vieille garde, celle, si chère au cœur de Napoléon le Premier, celle qui en raison de son expérience au combat, se voyait appelée pour conseiller, épauler, renforcer les armées de jeunes recrues.
Il pouvait, Paschal G, être fier de ses treize années de service, toujours partant pour défendre sa patrie.
Et puis, il en avait vu du pays ! Ça pour sûr, il en avait vu !
Et puis, tous ces kilomètres, parcourus, à pied, équipement militaire sur le dos, mal chaussé, mal nourri ! Ah oui, ils avaient bien mérité leur nom, les anciens, car plus d’un « grogner » de mécontentement, mais tous débordaient enthousiasme lorsqu’il fallait agir ! 

Paschal G avait été incorporé au 105ème régiment d’infanterie, le 27 vendémiaire an 12 de la République. Direction l’Autriche pour un baptême du feu des plus réussis. Que de victoires !
Iéna et Auerstaedt, contre les Prussiens, en octobre 1806.
Eylau, contre les Russes, dans le nord de la Prusse-Orientale, le 8 février 1807. Une victoire qui se solda par la mort de nombreux braves, dans les rangs des deux armées.

Son unité s’enfonça alors un peu plus dans les territoires de l’est de l’Europe.
Bataille de Friedland, le 14 juin 1807, sous le commandement de Napoléon[1], le « Petit Tondu », comme ils l’appelaient avec admiration.

Le séjour en Pologne fut une grande épreuve en raison de la température qui y régnait. Au bivouac, le soir, tous, enveloppés de mauvaises couvertures, rassemblés autour des braseros, tendaient les mains vers les flammes.

Son régiment parcourut alors de longues distances jusqu’en Autriche pour aller renforcer les troupes à Wagram, pour une nouvelle victoire, le 6 juillet 1809.

Que de beaux paysages alentour, malgré l’horreur des combats !

Au campement, lorsque le temps était clément, les discussions étaient animées. Des jeux de cartes et de dés, bien que les mises d’argent soient interdites, étaient organisés. Et puis, il y avait les filles qui, à la faveur de la nuit, pénétraient dans les lieux et qui pour quelques sous ou un peu de nourriture, accordaient leurs faveurs aux braves les plus entreprenants et les plus fortunés.

Ensuite, ce fut l’Espagne ! Parmi les effectifs de l’armée de l’ouest, Paschal G avait sillonné ce pays du nord au sud et du sud au nord.

Une multitude de batailles qui s’enchainaient, au cours desquelles, les troupes française essuyèrent plus d’un revers. Pas glorieuse cette campagne d’Espagne ! Meurtrière également !

Les combats n’étaient rien à côté de la résistance de la population qui haïssait, au plus haut point, Napoléon et les Français. Il fallait toujours être sur ses gardes, ne jamais déambuler seul dans les rues et surtout la nuit dans les coins sombres. Il ne fallait faire confiance à personne.
Voilà pourquoi, il avait été blessé dans un guet-apens, le 14 juillet 1812, alors qu’il patrouillait dans les rues de la ville de Bilbao.

Remis de ses blessures, Paschal G quitta l’armée, porteur d’un congé de réforme délivré par le conseil d’administration, le 7 octobre 1812. Il avait trente-deux ans et n’avait connu que la vie militaire. Bien sûr, avant de partir guerroyer, il avait exercé dans une des manufactures de textile de la ville de Louviers, mais pourrait-il reprendre cette activité et rester enfermé dans un espace clos plusieurs heures chaque jour, lui, qui avait parcouru des espaces infinis aussi longtemps ?

La loi du 19 février 1806 allait changer radicalement la vie de ce vieux grognard.

-=-=-=-=-=-

Réunis en conseil, le 16 novembre 1812, les membres de conseil municipal lovérien venaient de délibérer sur le choix d’une rosière.
Elle se nommait Marie Clotilde G. Agée de dix-huit ans et huit mois, fille de Jacques, décédé le mois précédent, et de Marie Anne L, elle était d’une famille pauvre, mais honnête, et tout comme ses parents dont « elle suivait la trace, elle pratiquait les vertus qui convenaient à une personne de son sexe[2].» Elle était donc la candidate idéale.

Tout désignait également Paschal G, en raison de ses faits d’armes, qui étant seul, avait besoin d’un soutien.

Ces deux-là, avaient accepté de s’unir en mariage, moyennant, bien entendu, la dot de six cents francs, accordée à la jeune fille, honorée du titre de « Rosière ».

Sacrebleu, c’était quelque chose cette somme-là !

Les noces furent célébrées, avec emphase, le 6 décembre 1812.

-=-=-=-=-=-

Paschal et Marie Clotilde eurent trois enfants.

Leur premier-né, Jean Baptiste Paschal, venu au monde un peu plus de neuf mois après leur union, ne vécut que cinq ans et huit mois.

 Jacques fut le second. Il naquit au printemps 1820. Tout juste quatre ans plus tard, Clotilde Désirée montra son petit nez.


Un couple sans histoire, comme tant d’autres : Marie Clotilde, journalière, Paschal, tisserand.
La vie leur avait-elle enlevé leurs rêves ?

Paschal G décéda en 1848, à presque soixante-neuf ans en son domicile, boulevard de Crosne à Louviers. Six mois plus tard, Marie Clotilde ferma les yeux pour ne plus les réouvrir, dans le logement qu’elle occupait, rue Saint-Germain, depuis son veuvage. Elle n’avait que soixante-cinq ans.

La lignée de Paschal et Marie Clotilde prit fin après leurs enfants.

En effet, Jacques, malgré ses deux mariages, décéda en 1873, âgé de cinquante-trois ans, sans avoir eu d’enfant. Il était responsable du bureau de l’octroi qui se situait route de Rouen à Louviers.
Etait-ce avec la dot de rosière de sa mère, mise précieusement de côté, qu’il avait pu s’acheter cette charge ?

Clotilde Désirée, quant à elle, elle ne se maria jamais. Toute sa vie, pour « gagner son pain » ; elle effectua des travaux de couture. Seule et à la limite de l’indigence, elle avait obtenu un logement à l’hospice de Louviers, rue Saint-Jean. Ce fut dans cet établissement qu’elle expira en 1877, au même âge que son frère.






[1] Cette bataille fut suivie du traité de Tilsit (7 juillet 1807) apportant momentanément la paix. Tous les territoires à l’ouest de l’Elbe formeront alors le Royaume de Westphalie dont Jérôme Bonaparte deviendra le monarque. Mais il ya avait un autre foyer de combats à mener, la Campagne d’Espagne, où la France s’enlisait.
[2] Termes du rapport de la réunion.

dimanche 15 mars 2015

ANDANTINO, LE PETIT ESCARGOT - Chapitre 10




 
Lorsque le jour se leva, nous étions à l’orée de la forêt. Devant nous se dressaient ronces et fourrés. Nous nous écorchions les cornes, craignions pour notre coquille.

Il faut bien avouer que Griotte ne se plaignait pas. Elle allait bon train derrière nous, sans dire un mot, sans aucune protestation. Elle fut cependant d’un grand secours lorsqu’il fallut se restaurer, car elle  nous indiquait, avec justesse, les aliments comestibles.
Toujours rougissante, elle faisait alors des commentaires avec des phrases d’une longueur inhabituelle.

« Non ! Ne touchez surtout pas à cette herbe ! »
Ou encore :
« Attention ! Il ne faut pas se fier à la couleur, plus elle est attrayante, plus vous risquez d’être malades. »

Une sacrée escargotte, cette Griotte !

Plus nous pénétrions dans la forêt, plus celle-ci devenait inquiétante. Le vent secouait les feuilles des arbres et les rameaux des buissons dans un continuel murmure allant crescendo ou decrescendo, selon sa force.
Il nous semblait qu’une multitude d’yeux suivait notre marche, qu’une flopée de voix chuchotait et commentait notre intrusion en ces lieux, qu’une ribambelle d’esprits nous entourait de maléfices.

Nous nous étions rapprochés, tous trois, au point que nos coquilles s’entrechoquaient à chacun de nos balancements.
Mégo était silencieux, ce qui ne lui ressemblait pas.
Griotte soupirait de temps à autre. Elle semblait fatiguée, mais n’osait rien dire.
J’étais inquiet, mais cette inquiétude n’était pas désagréable, elle avait le goût de l’aventure.

Soudain, Griotte lança un « Oh ! », mi-étonné, mi-effrayé, en nous montrant de ses cornes tremblantes des traces brillantes sur le tapis de feuilles mortes qui jonchait le sol. Ces traces formaient un cercle.

-          Le cercle diabolique, murmura Mégo, comme dans la légende !
-          Oh ! fit Griotte, se réfugiant dans sa coquille.
-          Que dit-on d’autre, dans la légende ? demandai-je à mon ami.
-          On dit qu’une sorcière, aux grands pouvoirs, hante ces lieux. Qu’elle trace un cercle infernal sur le sol pour éloigner les curieux, et gare à ceux qui transgressent cet interdit. Elle est maîtresse de l’endroit et elle est terrible !

A ce moment, comme pour ponctuer ce dernier mot, le vent s’enfla dans les branches. Le bruit devint monstrueux. Mégo et moi-même adoptâmes alors la même stratégie que Griotte. Hop ! Nous rentrâmes les cornes, nos quatre cornes et le reste, en sécurité, dans notre coquille.