lundi 14 mai 2018

HISTOIRE POUR LES ENFANTS SAGES ET .....................TOUS LES AUTRES


 GOBE-MOUCHES

Chapitre 2


Dans sa cabane, la vieille dame attendait patiemment.
« Il finira bien par se lasser, pensait-elle. Il le faudra bien, car moi, je tiendrai bon. Pas question de déguerpir !

Un matin, alors que les premiers rayons  du soleil pénétraient par la petite fenêtre de sa cabane, la vieille dame entendit bourdonner. Elle aperçut une mouche, puis une autre, et encore une autre… et ce fut par centaines qu’elles entraient à présent dans sa demeure. Plus le nombre augmentait, plus le bruit devenait assourdissant.
Sortant sur le pas de sa porte, la vieille dame poussa un cri d’effroi !
Le lac était survolé de millions, et même plus d’ailleurs, de grosses mouches noires au ventre aux reflets bleutés. Un nuage qui allait s’épaississant et qui masquait, à présent, le ciel si clair quelques instants auparavant.
S’enveloppant dans une couverture, la vielle dame attendit.
« Le vieux cruel veut me faire peur. Mais, il n’y arrivera pas ! Il va se lasser. Le sortilège ne durera pas plus longtemps que les autres. »
Mais ce sortilège-là dura, dura, dura ……..

Les mouches trop nombreuses finirent par devenir incontrôlables et envahirent même le château. Cela aurait pu être drôle, si les insectes avaient quitté le secteur du lac, mais il n’en était rien, ils étaient partout à présent.

La vieille dame, emmitouflée dans sa couverture, se rendit au château et y trouva le seigneur qui ne lui sembla  plus si haut et puissant, camouflé, lui, sous un drap. Ainsi protégé, on aurait pu le prendre pour un fantôme.
« Je ne partirai pas ! hurla la vieille dame afin que sa voix domine l’incessant bourdonnement abrutissant des mouches. Alors, fais partir tout cela. »
Elle ponctua sa phrase d’un  large mouvement du bras, désignant le nuage noir des insectes volant autour d’eux.

Le Seigneur baissa la tête. Il avait perdu toute arrogance. Il semblait même un peu péteux, si je peux dire !
« C’est que ….. balbutia-t-il. Je ne peux pas …..
-          Comment ça, tu ne peux pas ? hurla de plus bel la vieille dame.
-          C’est que …. La page du livre, permettant d’enlever le sortilège, a été déchirée !

La vielle dame le regarda, un instant, l’air hébété, mais, elle reprit vite ses esprits.

« Alors, pas le choix ! »

Aussi se mit- elle  à murmurer quelques incantations, incompréhensibles au commun des mortels, en regardant le seigneur droit dans les yeux.

En quelques instants, l’homme fut transformé en un gigantesque dragon aux pattes palmées à qui la vieille dame lui ordonna :
« Va au lac ! Tu le voulais ? Il est à toi ! Tu pourras y nager à loisir. Et pour les mouches, elles te serviront de repas. Tu n’auras qu’à les gober ! »

mercredi 9 mai 2018

AVEZ-VOUS DE LA THUNE ?




Ecrit également « tune » - mais avec un « H », le mot acquière une certaine noblesse, une certaine richesse devrai-je plutôt dire – ce mot argotique désigna l’argent « reçu en aumône », avant de donner son nom à une pièce de monnaie frappée en 1800 (la tune ou tunne) et plus spécialement, par la suite, une pièce d’argent de cinq francs, en usage de 1829 à 1920, puis encore, par extension, une somme de cinq francs.

L’écrivain, Colette, en 1954, utilisa ce mot dans un de ses romans.

Mais, pourquoi « Thune » ?
En voilà une question fort intéressante !
Non ?
Alors ?
Alors, l’origine de ce mot est un tantinet obscure, mais ......
Il y a toujours un « mais », relançant le débat et ajoutant, aussi, une petite pointe de suspens !
Mais.........
Ce mot viendrait du roi de Thunes, entendez par là, Tunis.
Mais (encore un !), quel était donc ce roi qui n’apparaît dans aucun livre d’histoire ?
Le roi de Thunes, donc, était un roi, et pas le moindre, celui des gueux !
Ce roi qui avait « sa cour », ne vivait que de thunes, c'est-à-dire d’aumônes. Un confrère, en quelque sorte, de celui qui régnait à la cour des miracles à Paris.

Ces thunes, mendiées auprès de la charité des braves gens, disparaissaient dans les tavernes, vous l’imaginez aisément.
Ce qui faisait que le roi des Thunes tunait.
Oui, oui ! Il tunait !
Il « buvait abondamment », payant avec les thunes reçues de mains charitables.

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Mon « dictionnaire préféré » note ceci :
Ce mot « thune » serait un dérivé du gallo-romain « tutari » signifiant « protéger ».
Donc, il serait à rattacher à la famille de : tuteur – tutelle.....


En voilà une histoire, avec une explication rondement menée !!


HISTOIRE DE VILLAGE - Charité


La charité a des limites !
 

En pleine nuit, la veuve Darcy fut réveillée par des cris d’enfants. Pestant d’être sortie ainsi de son sommeil et surtout de la chaleur de son lit, elle se leva et se dirigea vers la remise, après s’être munie d’une chandelle.
Dehors, la nuit était profonde. Il devait être sur les quatre heures.
Pénétrant dans la remise qui donnait sur le logis, la veuve Darcy aperçut dans la faible lueur de sa chandelle, la petite Marie Jutille, hurlant debout près de sa mère qui, ne bougeant pas, semblait plongée dans un profond sommeil. Un sommeil qui, aussi intense qu’il fut, ne pouvait,  toutefois, ne pas être perturbé par les hurlements de la fillette.
A moins que ?
S’approchant de la femme allongée sur la paillasse à même le sol, la veuve Darcy ne put que constater, au teint cireux de celle-ci que la mort venait de la frapper dans son sommeil.
Après avoir remonté la maigre couverture sur le visage de la gisante, elle prit l’enfant dans ses bras et  sortit de la remise dont elle referma la porte.
Dans la cuisine, elle ranima les braises encore tiède et installa la fillette qui, à présent, sanglotait, sur une chaise près de l’âtre, puis lui ordonna avant de sortir dans la nuit glaciale :
« Bouge pas ! J’vas chercher l’voisin ! »

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Le voisin, Nicolas Quatremare, habitait un peu plus loin dans la même rue, celle nouvellement nommée « concorde » dans le village d’Ecquetot.
Réveillé en sursaut par des coups redoublés sur sa porte, ce fut donc en chemise qu’il se présenta à sa voisine après que celle-ci ait décliné son identité.
En pleine nuit, il était plus prudent de ne pas ouvrir à n’importe qui, il y avait tant de bandits de grand chemin, en quête d’une opportunité.
« C’est quoi, la voisine ? demanda-t-il d’une voix pâteuse.
-          C’est qu’ c’est la Marie Anne !
-          Quoi, la Marie Anne !
-          Elle vint d’passer !
-          Nom de d’là ! s’exclama Nicolas Quatremare que cette révélation venait de réveiller tout à fait.

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Il n’y avait plus rien à faire d’autre, que veiller la défunte en récitant des prières pour le repos de son âme. Et puis, lorsque le jour serait levé, il faudrait aller déclarer, le décès à la maison commune.
Sur sa chaise, l’enfant, apaisée, s’était endormie.

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C’était après les moissons que Marie Anne Martin, qui venait d’enterrer son époux, Louis Darcy, avait rencontré, sur la route, une pauvre femme portant dans ses bras une fillette.
Elle semblait à bout de force. Tout en elle laissait à penser qu’elle ne devait pas souvent manger à sa faim, mais pas seulement, car ses habits en lambeaux dénonçaient aussi une grande misère.
Cette pauvre mendiante, à l’approche de la veuve Darcy, avait déposé l’enfant sur le sol poussiéreux. La fillette malingre, aux grands yeux cernés s’était accrochée aussitôt à la jupe de sa mère qui avait demandé :
« Vous savez pas où y a d’ l’emploi ? »

Marie Anne Martin avait été touchée par le petit minois de l’enfant. Elle s’était approchée d’elle.
« C’est quoi ton prénom ? » avait-elle demandé.
Intimidée la fillette s’était refugiée  derrière sa mère, le visage caché dans le tissu déchiré et malpropre, avant de réapparaitre quelques secondes après, avec un petit sourire malicieux.
« Marie Jutille ! » avait-elle lancé, avant de dissimiler à nouveau son visage.
Un jeu qui avait fini en éclats de rire.

Attendrie, la veuve Darcy avait accepté d’accueillir, chez elle, la mère et la fillette, pour un temps.
Dans sa tristesse et sa solitude, avait-elle pensé, la présence de cette petite ne pouvait qu’égayer sa maison.



Dans l’après-midi de ce 10 nivôse de l’an 3[1] de la République, Marie Anne Martin, veuve Darcy, âgée de cinquante-six ans, fileuse, accompagnée de Nicolas Quatremare âgé, lui, de cinquante-sept ans, cardeur de laine de son état, s’en alla déclarer le décès de celle qui venait de trépasser en sa demeure.

« Nom de la défunte ? demanda le sieur Langlois, officier public d’Ecquetot.
-          Marie Anne Chappelain, à c’ qu’elle m’a dit !
-          Comment vous écrivez ça ?
-          Bah ! j’ sais point écrire, alors vous écrivez comme vous voulez !
-          Nom des parents ?
-          Si j’ savais !
-          Vous ne la connaissiez pas ?
-          Bah ! J’ l’ai r’cueuillie par charité, l’été dernier, elle et sa p’tite.
-          Et elle faisait quoi, chez vous ?
-          Elle aidait au ménage et à la basse-cour.
-          Elle avait quel âge ?
-          Bah !  J’en sais rin du tout ! Et pis, on pouvait pas lui en donner. Pauvre femme ! Vieillie avant l’âge par la misère !
-          Elle a une petite fille ? Qu’elle âge a-t-elle ?
-          Bah ! Pauvre mignonne, toute maigrichonne, la pauvre. J’sais point moi ! Trois ans. P’ t’ êt’ moins ! P’ t’ êt’ plus ! Va savoir !
-          Elle venait d’où cette Marie Anne Chappelain ?
-          Pas d’ici... ça c’est sûr ! Quelque chose comme Notre-Dame-du-bois de...... de quelque chose d’Evroul !

L’officier public Langlois nota comme il put les informations, bien minces à vrai dire, et établit l’acte de décès.

Il ne fut pas question de la petite orpheline, le sieur Langlois pensant que l’enfant profiterait des largesses de la veuve Darcy et, de ce fait, resterait chez elle en la commune d’Ecquetot.

-=-=-=-=-=-

Le 26 pluviôse an 3[2], la veuve Darcy se présenta à la maison commune. Elle souhaitait s’entretenir avec le maire, d’une affaire la concernant. Le maire accepta donc de la recevoir.
N’était-ce pas dans ses fonctions que d’être à l’écoute de ses administrés ?

La veuve Darcy était bien ennuyée d’exposer ainsi sa vie, mais avait-elle le choix ?
Et puis, surtout, comment sa démarche allait-elle être jugée ?

« C’est que..... commença-t-elle, l’air embarrassé, j’ai gardé la p’tite, celle dont la mère est décédée...... et.......
-          Oui, répliqua le maire, la petite Marie Jutille.
-          C’est ça ! C’est par charité que j’ l’ai gardée, pardi. Elle est bin mignonne, pardi ! Bin mignon, mais.....
-          Mais ? questionna la maire attendant les raisons qu’introduisait ce « mais » laissé en suspens et qui tardaient à venir.
-          Bah, voilà ! C’est que j’ suis plus tout’ jeune ! Et cette enfant, bah, faut s’en occuper, surtout qu’elle aide point, en plus, vu son âge.
-          Il est évident, consentit le maire, qu’un enfant, c’est une charge.

Le dernier mot prononcé, « charge », fit que la conversation se poursuivit sur les charges, justement, pas seulement physiques, mais aussi pécuniaires.

« Bah, justement ! C’est qu’en plus, j’ suis point riche et qu’ la p’tite, elle m’ coûte ! Faut qu’ je la nourrisse, et comme elle est point en âge d’ faire d’ l’ouvrage, c’est double charge, pardi !
-          Je comprends, acquiesça le responsable de la commune, je comprends.
-          C’est pas que j’ veux m’en défaire, mais....... faut m’ comprendre !
-          Je comprends, répéta le maire.

La veuve Darcy garda un moment le silence. Le maire n’allait-il pas la mal-juger, la traiter de pingre, de sans-cœur et que savait-elle encore ? Les langues n’allaient-elles pas, toujours bon train, dans ces cas-là ?
Le premier magistrat de la commune se leva,  fit quelques pas dans la salle commune, puis stoppa sa marche près de Marie Anne  Martin.
« Je peux me charger de la faire porter à l’hospice d’Evreux où elle sera recueillie, si vous ne souhaitez pas la garder ?
A ces mots, la veuve Darcy se raidit.
« Ça y est, pensa-t-elle, j’ vas être mise au pilori pour manque de cœur ! »
Elle se ressaisit pourtant :
« Pauvre mignonne ! s’exclama-t-elle, comme regrettant déjà sa décision, c’est point qu’ j’en veux plus, mais, la charité a ses limites ! »

Monsieur le maire opina du chef, gardant pour lui tout commentaire.

-=-=-=-=-=-

Le lendemain, le conseil général d’Ecquetot, assemblé au lieu ordinaire, débattit de l’affaire.

L’enfant était orpheline, il fallait donc la confier à une institution.
Pour la conduire à Evreux, deux personnes furent nommées : Jean François Duhamel et Martin Paturel.

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Neuf années plus tard, le 4 avril 1806, à l’âge de soixante-neuf ans, Marie Anne Martin, veuve Darcy, décédait, seule dans sa maison à Ecquetot.

Sa dernière pensée fut-elle pour la petite Marie Jutille, déplorant de ne pas l’avoir gardée auprès d’elle ?
S’inquiéta-t-elle, en cet ultime moment, de ce qu’elle était devenue ?
Espéra-t-elle, avant de fermer définitivement les yeux,  qu’elle avait trouvé un foyer dans lequel elle grandissait heureuse ?

Alors, Marie Anne Martin, dans un dernier geste, chercha à tâtons sur la maigre couverture de sa couche, la petite main de la fillette afin de la serrer tendrement.


Quelques lignes dans les registres de délibération
de la commune d’Ecquetot....
Une petite orpheline.......
Et voilà, qu’alors naquit cette histoire.



[1] 10 nivose an 3 : 30 décembre 1794.

[2] 26 pluviôse an 3 : 14 février 1795.

lundi 7 mai 2018

CONTE POUR LES ENFANTS SAGES....... ET TOUS LES AUTRES. "GOBE MOUCHE - 1"


GOBE-MOUCHES - Chapitre 1




Les premières lueurs de l’aube, effleurant l’eau du lac, la faisant miroiter ici et là d’éclats de lumière. La tranquillité de l’eau était troublée par des bulles remontant à la surface, venant y mourir en engendrant de multiples cercles, allant s’élargissant jusqu’à  leur totale disparition.
Pas un souffle de vent. L’air était encore frais, mais en ce début juin, la journée promettait d’être chaude.
Un vieux ponton en planches vermoulues avançait, encore fièrement,  sur l’étendue d’eau.  A son autre extrémité, sur la rive, une vielle cabane en piteux état regrettait les années d’antan où elle était encore habitée. Devant sa porte béante, seul gardien des lieux, un chat au pelage blanc faisait sa toilette matinale, passant et repassant avec minutie ses pattes derrière ses oreilles. Ses yeux, d’un vert clair d’une limpidité extrême et insaisissable, avaient  un quelque chose d’inquiétant, à vous glacer les sangs.

Mais ce lieu n’avait pas toujours était aussi paisible car …….

-=-=-=-=-=-

Il y avait fort longtemps, cette cabane était habitée par une vieille dame  qui était aussi la propriétaire du lac qu’elle affectionnait tout particulièrement.
Non loin de là, un château dont les tours  se dressaient, majestueuses. Le haut et puissant seigneur de ce château, homme cruel et vindicatif, souhaitait acquérir le lac. Oui, mais voilà, il n’était pas à vendre.

Petite précision, toutefois.
La vieille dame du lac et le haut et puissant seigneur du château possédaient, l’un et l’autre, des pouvoirs surnaturels.

Après de multiples pourparlers qui n’aboutirent à aucun accord, le ton, monta. Il y eut aussi quelques injures qui fusèrent, mais je m’abstiendrai de les retranscrire.

Puis, un jour la menace tomba.
« Je te ferai quitter les lieux, moi ! lança le haut et puissant seigneur, d’une voix tonitruante.
-          C’est ce qu’on va voir ! rétorqua la vieille dame, sûre d’elle.

Alors, le haut et puissant seigneur, dans les souterrains de son château, se pencha sur un vieux grimoire recouvert d’une épaisse couche de poussière,  et, page après page,  étudia les recettes sensées  provoquer  tous les fléaux possibles, cherchant le plus efficace, celui qui ferait faire fuir son indésirable voisine.
De temps à autre, il ricanait, satisfait de ses trouvailles.

Ce fut ainsi que cet homme, au caractère cruel, fit s’abattre à quelques centaines de mètres de sa riche demeure, des grêlons plus gros que des œufs de poule, la foudre et le tonnerre, et pour finir une sécheresse telle que le niveau des eaux du lac baissa considérablement.

jeudi 3 mai 2018

HISTOIRE DE VILLAGE - Au tribunal de Villettes


Condamnation ! 



« C’est qu’ je les ai vues ! Comme j’vous vois ! » avaient certifié plusieurs témoins, avec les mêmes mots, comme si ils s’étaient concertés avant l’audience.
Et bien sûr cela n’avait pas arrangé les affaires de Madeleine Martin, femme Selle, et de sa fille Dorotée, car le flagrant délit ainsi certifié par tous ces témoignages ne pouvant ainsi être nié, la peine se verrait appliquer, le doute n’existant pas.
Il ne restait à l’accusée, Madeleine Martin, qu’à invoquer les circonstances atténuantes.

En ce jour du 4 septembre 1792, en milieu de matinée, sur la requête de Jacques Philippe Guerard, procureur de la commune de Villettes, Madeleine Martin et sa fille s’étaient donc présentées à la chambre commune du village, afin de répondre d’une accusation de vol.
Madeleine Martin, bien qu’intimidée, cœur battant et le feu aux joues, regardait, tête haute, ce magistrat énoncer les griefs qui lui étaient reprochés. Dorotée, frêle jeune fille de quinze ans, blottie contre sa mère n’osait lever les yeux.

« Citoyenne Martin, femme Selle, lança d’une voix impérieuse Jacques Philippe Guerard,  nies-tu les faits qui te sont reprochés.
-          C’est que .... commença la pauvre femme.
-          Réponds par oui ou par non, citoyenne ! coupa le magistrat.
-          Bah ! oui..... mais....
-          Je note que tu as  répondu par l’affirmative. Sais-tu que le vol est puni par la loi ?
-          C’est que........ essaya d’expliquer la mise en cause.
-          Réponds par oui ou par non, tonna le citoyen magistrat.

Voyant qu’elle ne pourrait pas s’expliquer, Madeleine Martin regarda autour d’elle la petite pièce devenue son tribunal, et tête haute, s’assit sur le banc qui se trouvait derrière elle et attendit.
Interloqué un instant devant autant d’audace et de non respect envers la fonction qu’il représentait, ce dignitaire se reprit vite.
« Citoyenne, je ne t’ai pas encore autorisée à t’asseoir. Relève-toi ! »

Aucune réaction de la citoyenne Martin, femme Selle, qui toujours droite et digne sur le banc, semblait ne rien entendre.
D’ailleurs, il n’y avait rien à entendre, à présent, dans la salle devenue silencieuse, si ce n’était les sanglots étouffés de la pauvre petite Dorotée.
Quant au citoyen Jacques Philippe Guerard, il avait le visage rubicond, les yeux écarquillés, la bouche ouverte. Devant l’effronterie de cette femme qui, en évidence, ne céderait pas, manquant d’air, il était prêt à exploser.
Il lui fallait trouver un compromis pour venir à bout de cette situation, mais un compromis qui ne lui ferait pas perdre la face. Il ne manquerait plus qu’en raison de la résistance et de la témérité de cette femme face à son autorité, il soit, lui le procureur de Villettes, la risée du village. Son honneur d’homme était en jeu !

« Citoyenne ! dit-il d’une voix radoucie. Ta culpabilité ne fait aucun doute, au vu des témoignages reçus. Mais, j’accepte d’entendre ce que tu as à dire pour ta défense. Lève-toi, je t’écoute. »
Satisfait de sa tirade, qui passerait pour de la bienveillance et non de la faiblesse, le magistrat attendit la réaction de l’accusée.
Celle-ci sembla se détendre un peu. Elle se leva dignement et le regard droit et fier dirigé vers son juge, et expliqua :
« Bah ! j’ peux pas nier, c’est sûr, et j’ demande bin pardon, mais c’est point ma faut, c’est la misère qui m’a poussée..... On est pas bin riches, alors pour quelques sous j’ fais des remèdes..... D’ailleurs, si vous en voulez...
-          Bon, ce n’est pas le sujet, nous ne sommes pas là pour faire commerce ! Continue !

En effet, Jacques Philippe Guerard voulait bien être arrangeant, mais il ne fallait pas abuser, tout de même.

« J’ fais des remèdes et pour ça, faut des herbes. Alors, j’suis allée en chercher là où y en avait, pardi.
-          Mais, cette bruyère n’était pas à toi, citoyenne. N’avais-tu pas, avant, demandé à l’acheter au propriétaire ?
-          L’acheter ! s’exclama Madeleine Martin, mais avec quoi, grand dieu ! Et pis, si l’avais achetée, pardi, j’aurais perdu d’ l’argent, car mes remèdes, j’ les vends pas chers, j’ les donne, presque !
-          Et tu crois, citoyenne, que ce que tu as pris, n’a pas coûté au propriétaire ? Sans  permission, prendre le bien des autres, c’est du vol !
-          Parc’ que, vous croyez que si j’ lui avais d’mandé, il m’ l’aurait donné, la bruyère ?

Cette femme était désarmante. Comment ce magistrat allait-il s’en sortir ?
Il fallait tout de même qu’il y ait « condamnation », car autrement où allait-on ?
Les braves gens ne se sentiraient plus protégés et les voleurs, eux, se sentiraient libres d’effectuer leurs méfaits.
Le vol n’était pas  bien grand, une petite voiture à bras de bruyère, dans un « champ bornant le chemin tendant à Feuguerolles et le chemin de Villettes à Saint-Aubin-d’Ecrosville».
La belle affaire ! Mais, tout de même, il y avait eu vol !

« Citoyenne, commença le sieur Jacques Philippe Guérard après s’être raclé la gorge, la justice sait être clémente dans certaine situation. Alors, je ne te donnerai aucune peine, mais, en cas de récidive, ce ne sera pas une amende, mais la prison que je requerrais. Toutefois, la marchandise volée te sera confisquée et rendue au propriétaire du champ. D’autre part, Citoyenne Martin, femme Selle, il te faudra t’acquitter des frais de justice, ceux-ci se montant à huit sols. En ce qui concerne, la citoyenne Dorotée Selle, ta fille, je ne retiendrai rien contre elle. Elle est mineure. J’espère qu’en ce qui la concerne cela lui tiendra de leçon. »

La misère, encore et toujours, en cette période d’après la Révolution où la France tentait d’établir des lois égales pour tous !
Mais, en matière de jugement, il faut tenir compte des faits, plus ou moins graves, et aussi des circonstances. La faim était l’une de ces circonstances « atténuantes ».


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Un peu plus de dix ans après ce jugement, Madeleine Martin décéda, en son domicile à Villettes.
C’était le 13 juin 1805. Elle avait cinquante-huit ans.

Dorotée, elle, mourut le 21 juin 1810, à l’âge de trente-trois ans.

Louis Etienne Selle, époux de Madeleine Martin, partit vers l’au-delà le 17 mai 1820. Il avait atteint les soixante-quinze ans et, toute sa vie, avait exercé le métier de tonnelier.

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Quant à la bruyère, objet du délit, elle aurait peut-être pu finir en remèdes et soulager bien des douleurs car, appliquée en emplâtre, cette plante soulageait les engelures et les rhumatismes.En infusion, elle était un antiseptique, soulageant les cystites, les infections de la vésicule, et les calculs rénaux.


Communes de Villettes 
Extrait du registre des délibérations du Conseil Municipal,
Le 5 septembre 1792 – an IV de la République