mercredi 6 février 2019

HISTOIRE VRAIE - ROUEN A LA FIN DU XIXème SIECLE




Chapitre 5 

Le procès ne tarda pas.

Ce jour-là, 7 août 1890, il y avait foule devant le palais de justice. Une foule que les grilles bordant la cour avaient bien du mal à contenir. Une foule hurlant sa haine contre l’homme qu’on amenait à cet instant, mains menottées, pour être jugé pour meurtre
Monsieur le conseiller Hurt présidait la cour d’assises de la Seine Inférieure, en sa troisième session de  1890.
La salle était bondée. Tous les anciens amis et clients de la victime souhaitaient assister au procès. On refusait du monde, ce qui mécontentait fortement ceux qui avaient fait spécialement le déplacement jusqu’à Rouen.
Les personnes appelées à témoigner occupaient les places des premiers rangs dans l’attente d’être appelées à la barre.
Lorsque Constant Roy fut conduit par deux gendarmes dans le box des accusés, il fut accueilli par des huées et des injures que le président de la cour eut bien du mal à réprimer.

Voilà la description de l’accusé, faite par le journaliste du « Journal de Rouen ».
« Homme à la physionomie vulgaire, d’un blond châtain, au front bas, aux yeux grands mais atones, à la bouche d’ogre, aux grandes oreilles, au teint haut en couleur, vêtu de sa tenue de garçon de café ruinée et présentant un calme stoïque. »

Quelle description peu encline à attirer la sympathie.

Après le tirage au sort des jurés, il fut procédé à la lecture de l’acte d’accusation.

Constant Roy comparaissait donc devant cette cour de Justice sous l’accusation de[1] :
-          Avoir à Rouen, dans la nuit du 6 au 7 mai 1890, commis volontairement un homicide sur la personne du sieur Dubuc, crime commis avec préméditation, crime accompagné de vol. 
-          Avoir à Rouen, dans la nuit du 6 au 7 mai 1890, soustrait frauduleusement une certaine somme (150 F environ) au préjudice du sieur Dubuc ou à la succession de celui-ci, vol commis dans une maison habitée.
Constant Roy étant porteur d’une arme apparente ou cachée, crimes prévus par les articles 295 – 296 – 297 – 302 – 304 et 385 du code pénal.

Etabli, le 19 juillet 1890, par R Marais, procureur général.


Ce fut alors que le président Hurt déclina l’identité, la situation familiale, les parcours professionnel et de vie de l’accusé jusqu’au jour du crime :

« Roy, vous avez vingt-cinq ans. Vous êtes né en Suisse, le 20 avril 1865. Vous demeurez à Rouen, 3 rue du petit Salut. Vous avez quitté la Suisse en 1883 et vous êtes venu au Havre.  Vous avez perdu vos parents.  Vous êtes resté au Havre de 1883 à 1886. Vous avez pendant cette même période travaillé deux fois au buffet de la gare de Beuzeville et fait parfois des saisons Deauville. Est-ce exact ? »
A cette question, Roy répondit par l’affirmatif.

« Tous vos employeurs successifs, poursuivit le président, sont d’accord sur les points suivants : Vous êtes quelqu’un de capable dans votre travail, mais que vous avez un caractère hautain et susceptible et vous vous montrez trop familier avec la clientèle. D’autre part, ils vous accusent d’avoir, à un moment ou un autre,  piller la caisse lorsque vous en aviez l’occasion, mais aussi voler les consommateurs. Monsieur Davoust, d’ailleurs, dont vous avez été l’employé, vous qualifiait de voleur.
-          Ce n’est pas vrai. Jamais Monsieur Davoust ne m’a fait d’observations à ce sujet, s’insurgea Constant Roy.
Sans tenir compte de la remarque, le président poursuivit :
-          De l’établissement Davoust, vous avez ensuite servi comme garçon de café chez Monsieur Dubuc, rue des Charrettes où vous reproduisez les mêmes actes de malveillance........

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Mais tout cela, si vous ne le savez pas déjà, les témoins le relateront par la suite lorsqu’ils seront appelés à la barre.
Laissons, maintenant, la parole au  Docteur Alfred Eugène Cerné, médecin-chirurgien, afin qu’il expose, suites à ses examens minutieux, les causes exactes de la mort de la victime.

« Le sieur Dubuc présentait des plaies sur le crâne à gauche, de petites coupures irrégulières, déchirures simples ou triangulaires. Sur la face des égratignures. Au cou, des plaies au côté droit, des coups d’ongles. Toujours au cou, il portait des ecchymoses, indiquant la trace de doigts. Le poumon de la victime était congestionné, l’estomac contenait quelques aliments. Les voies respiratoires étaient congestionnées et portaient des traces d’écume.
L’instrument qui avait produit les ecchymoses sur le crâne n’avait  pas pu pénétrer le crâne.
La victime avait beaucoup saigné, ses vêtements étaient ensanglantés.
Dubuc a succombé à une strangulation par les mains vraisemblablement, pendant que la main gauche pressait le cou, le meurtrier, de la main droite frappait le crâne de la victime.
Roy présentait des lésions nombreuses sur les mains, égratignures fraîches ne remontant pas à plus de vingt-quatre heures. Ses vêtements avaient dû être lavés, mais on pouvait y reconnaître la présence de sang. Sa chemise était tachée. D’autre part, Roy avait du sang sous les ongles de la main gauche. »

L’exposé du Docteur Alfred Eugène Cerné fut ponctué de cris étouffés, poussés par quelques femmes. A plusieurs reprises le conseiller Hurt demanda le silence, recommandant, avec fermeté, « âmes sensibles »  de sortir ou de se taire.

Puis ce fut au tour du commissaire de police Collignon de déposer.
Après avoir décliné son identité et ses fonctions, il déclara :

« Dans la nuit du 6 mai, j’ai été prévenu que Monsieur Dubuc avait été assassiné. Ça m’a fait un choc, ça je peux le dire. Je connaissais bien la victime. Quand je suis arrivé sur les lieux, la porte du coffre était grande ouverte, et un trousseau de clefs se trouvait par terre. Apparemment, le contenu du coffre était intact.
Le cadavre de Dubuc gisait sur le dos, les yeux grands ouverts, son cou portait des marques de tuméfaction. Sur le sol des taches de sang assez importantes et un tire-bouchon.
Par les personnes sur place et notamment celles qui étaient venues déclarer le crime au commissariat, j’ai appris qu’un ancien employé rôdé dans les parages depuis plusieurs jours.
Ce fut ainsi que je me suis transporté, accompagné de Monsieur Prost, au domicile du suspect afin de l’interroger. Dans sa chambre, nous avons découvert des vêtements maculés de sang et sur lui une somme de 147 francs. Une sacrée somme ! Etonnant pour quelqu’un qui la veille, selon son entourage, ne pouvait régler ses consommations. »

Monsieur Prost, chef de la sûreté, confirma en tous points les dires du commissaire Collignon.

Le décor était planté, il ne restait plus qu’à établir la culpabilité de Constant Roy, dans le meurtre du limonadier de la rue des Charrettes.
Et pour cela, allaient défiler, devant le président du tribunal et les jurés, un grand ombre de personnes dont les dires et explications devaient aider à faire toute la lumière sur cette horrible affaire.


[1] Les textes en italique sont extraits du Journal de Rouen – 7 août 1890.

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