les empoisonneuses
L'affaire Lacoste -
Vergès
Chapitre 2

La foire de Riguepeu attirait beaucoup de monde, d’autant plus lorsque
le temps était au beau, et ce fut le cas, ce jour-là, 16 mai
1843.
Le sieur Henry Lacoste, personnage important de la commune, serrait
les mains, discutait et buvait aussi beaucoup. Peut-être, d’ailleurs, beaucoup
trop. D’autant plus que depuis deux ou trois jours, il ne se sentait pas bien.
Maux d’estomac. Maux de ventre.
Malaise passager, pensait-il.
Lorsque cela lui arrivait, en désignant son abdomen, il se plaisait à
en plaisanter avec cette expression : « J’ai là mon petit verre de vin ! »
Oui, une phrase pour expliquer ses petits maux récurrents, comme ceux
que lui occasionnait une hernie. Car, bien qu’alerte et en bonne santé
générale, Henry Lacoste avait ses « vieilles douleurs ». Malgré tout,
il « faisait avec » comme on disait alors, afin d’éviter de
s’épancher un peu trop abondamment sur ses petits malheurs.
Vers midi, malgré ses problèmes digestifs, Lacoste déjeuna avec Joseph
Navarre, le menuisier de Vic-Fezensac, d’une plâtrée de haricots, arrosée d’une
mauvaise piquette, affirmant, tout en engloutissant son assiettée que cette
nourriture lui ferait grand bien.
Dans l’après-midi, il mangea quelques gousses d’ail, avant de
s’attabler à l’auberge Lescure pour y écluser quelques godets avec des amis.
En fin d’après-midi, ne se
sentant pas très bien, mais n’était-ce pas en raison de tout ce qu’il avait
ingurgité, il rentra chez lui.
Aussitôt la porte de son domicile franchie, Lacoste se dirigea vers sa
chambre et s’allongea sur son lit. Nauséeux, migraineux, il fut également pris
de coliques.
Dans la nuit, vomissements et diarrhées se succédèrent.
Euphémie, devant l’état de son mari, voulut faire venir le
médecin. Henry Lacoste s’écria alors :
« Tu veux me faire mourir ! Le médecin ! Tous des
charlatans ! J’ préfère de loin le vétérinaire ! »
Un malade pas facile du tout, le sieur Lacoste !
Il faut préciser que depuis bien des années, à vrai dire depuis six
ans, Henry Lacoste prenait conseil auprès de M. Meilhan, son voisin.
Pourquoi ?
N’était-il pas instituteur, le sieur Meilhan ?
Alors que pouvait-il bien connaître de la médecine et des potions
médicinales ?
Tout simplement parce que Joseph Meilhan avait exercé le métier d’apothicaire.
Joseph Meilhan, il fallait bien l’avouer, avait eu un parcours de vie atypique.
Ancien militaire, puis pharmacien, il avait accepté un poste d’instituteur
à Riguepeu afin d’avoir un petit revenu. En effet, cet homme n’avait plus un
sou vaillant, ayant tout dépensé dans l’éducation de son unique fils, diplômé
en pharmacie, et à qui il avait cédé son officine à Vic-Fezensac, officine
qu’il tenait lui-même de son père.
Joseph Meilhan avait donc, de ce fait, des notions médicales et
connaissait un grand nombre de remèdes.
D’ailleurs, ne disait-on pas, qu’il avait fait boire à Henry Lacoste,
en cet après-midi de foire, une mixture de sa composition qui devait soulager
ses maux persistants dus à la présence de la hernie.
Mais revenons à la nuit du 16 au 17 mai, au cours de laquelle le
malade n’eut aucun moment d’accalmie.
Le lendemain, Euphémie insista pour appeler un médecin.
Même réponse de son entêté de mari : « Tous des
charlatans ! ».
Pourtant, le lundi soir, M. Roubée, médecin à Vic-Fezensac, se déplaça
auprès du malade. Les médecines prescrites ne firent aucun effet.
Mardi soir, M. Lasmolles, chirurgien, posa des sangsues sur les bras
et jambes de Henry Lacoste. Le résultat fut spectaculaire, Henry Lacoste
s’affaiblit d’avantage.
Le docteur Lignac fut demandé le lendemain, mais il arriva trop tard.
Le sieur Henry Lacoste décéda le 23 mai 1843, laissant une jeune
veuve, toute vêtue de noire, qui versa quelques larmes.
Une
veuve qui, disait-on, oublia dans la quinzaine qui suivit qu’elle se devait, vu
les circonstances, gardait la bienséance d’usage à cette époque.
Les
mauvaises langues n’aimaient (n’aiment toujours pas) que les règles ne soient
pas respectées et, bien évidemment, dans le cas présent, une veuve se devait de
pleurer son regretté défunt et vivre en recluse.
Oui,
mais Euphémie ne le voyait pas ainsi. A vingt-six ans, elle avait la fougue de
la jeunesse et après ces quelques années de mariage vécues comme au bagne, elle
désirait avant tout profiter de la vie et jouir de la fortune de feu son époux.
Et
puis, il fallait bien l‘avouer, une jeune veuve, fortunée de surcroit, attirait
l’attention soutenue des hommes.
Euphémie
avait donc le choix !! Alors, comment ne pas résister ?