Incendie en pleine nuit.
Février 1911
En rentrant chez lui à une heure avancée, dans la nuit du dimanche 26
au lundi 27 février, Jules Veret
perçut, en passant sur la place du Coq, une
lueur qui attira son attention.
Instinctivement, il leva les yeux vers le haut de la façade du magasin
« A Sainte Marie », là où lui semblait provenir cette clarté. Son
cœur se glaça et il mit quelques secondes à réaliser qu’elle provenait d’un
début d’incendie dans les combes du magasin où étaient entreposées les réserves.
Malgré la fatigue de sa longue journée, il se précipita vers la
caserne des pompiers située dans la cour de la poste.
Tout alla alors très vite. D’ailleurs il n’y avait pas de temps à
perdre, car déjà à l’arrivée d’une première équipe de pompiers, dirigée par le
capitaine Martin, la toiture de l’immeuble était déjà embrasée.
Pour faire face à ce sinistre, un
matériel conséquent fut déployé. Non seulement, il fallait circonscrire
le foyer incendiaire, mais également préserver les commerces et habitations
mitoyens.
Quelle batterie !
Quatre lances à incendie, rue du Coq.
Le même nombre à l’angle de la rue de la République et du Centre.
Trois autres à l’angle des rues de la Nation et Jacquard.
Pendant que les hommes du service d’incendie menaient une bataille
acharnée, le receveur principal des postes, Monsieur Delacour, appelait la
caserne de Caudebec-lès-Elbeuf, afin de demander du renfort.
Déjà un attroupement de curieux que les agents de la sécurité de la
ville avaient bien du mal à maîtriser grossissait aux abords du sinistre.
Malgré les recommandations de prudence, souhaitant voir avant les
autres, certains s’approchaient dangereusement, poussés par une curiosité
quelque peu déplacée.
« N’approchez-pas ! L’endroit est dangereux !
-
Reculez ! Vous gênez les secours !
Rien n’y faisait. Les yeux
rivés sur les flammes, tous ces badauds réveillés en plein sommeil voulaient
être là, aux premières loges, comme au spectacle. Les commentaires allaient bon
train.

Le lieu de départ du feu, le magasin « A Sainte Marie »,
appartenait à monsieur Fayette. Ce grand magasin prospère employait trente
personnes qui allaient, en raison de cette catastrophe, se retrouver sans
emploi.
Faisant partie d’un bloc commercial, à ses côtés, se situaient d’autres
magasins, comme la pâtisserie Rouen que les flammes dévoraient avec appétit,
mais bien moins goulûment que le magasin de vannerie de Mademoiselle Vivien
contigu à la pâtisserie. Il était vrai que ce second endroit comptait matière à
embrasement.
Le débit de Madame Lebret ne fut pas épargné non plus.
Plus le brasier s’étalait, plus il montait en intensité.
Les flammes, pourtant, furent maîtrisées avant de s’étendre au magasin
de mode de mademoiselle Lemoine.
Les sapeurs-pompiers se démenaient. Il fallait faire la part du feu,
aussi percèrent-ils des trous dans le mur d’un immeuble mitoyen, appartenant à
Madame Houiller, pour stopper l’avancée du feu de ce côté.
Vers une heure du matin, l’équipe de Caudebec-lès-Elbeuf, sous le
commandement du capitaine Albert Vaas
,
installa trois lances dans la cour du bureau de bienfaisance.
C’était devenu une vision apocalyptique. Des flammes et bouquets
d’étincelles engendrés par la chute des étages et de pans de mur auréolaient le
spectre des maisons torturées. Un bruit infernal produit par le crépitement et
les explosions des divers matériaux, par l’éclatement des vitres, auxquels
s’ajoutaient les cris, pleurs et lamentations de la foule et surtout des
habitants des lieux qui, au fur et à mesure de l’amplitude que prenait le
sinistre, avaient émergé de leur sidération et réalisaient l’étendue de leur
malheur.
Sur place, plus que jamais pour maintenir l’ordre et la
sécurité :
·
Les gendarmes sous le commandement du Lieutenant
Garnier.
·
Les troupes, sous les ordres du commandant Guery.
·
Les agents de sécurité, avec à leur tête
Monsieur Léon, commissaire de Police.
« Mais je ne vois pas monsieur le Maire ? dit une femme en
chemise de nuit, en scrutant alentour les officiels présents.
-
C’est vrai ça ! rétorqua une autre, où
c’est qu’il est !
-
Y parait qu’on est parti le chercher chez lui,
mais qu’il n’a pas répondu, ajouta une troisième qui semblait bien renseignée.
En effet, dès le début de ce désastre, quelqu’un était allé quérir le
premier magistrat d’Elbeuf, comme il se devait. Il avait carillonné à la porte,
mais personne n’avait répondu. Dans son premier sommeil, Monsieur Charles Mouchel
,
n’avait rien entendu.
Il en fut d’ailleurs bien désolé et alla présenter ses excuses aux
sinistrés, dès le lendemain matin.
Cette absence fut remarquée et largement critiquée par l’opposition,
bien évidemment.
Un peu après une heure du matin, un hurlement mit la foule en
émoi :
« Sauve qui peut ! »
La fin de cet avertissement se noya dans le fracas de la chute d’une
grande partie de la façade bordant la rue de la République.
Dans sa chute, le mur renversa un lourd pylône électrique en fonte.
Crépitements, étincelles, puis tout le nord et l’ouest de la ville d’Elbeuf
plongèrent dans le noir. Une terrible déflagration, ensuite, due à l’explosion
d’un compteur à gaz.
Un enchaînement dramatique qui se poursuivit par l’affaissement de
murs dont les pierres avaient été chauffées ardemment, créant un mouvement de
panique dans la foule dont les yeux rivés sur cette incroyable catastrophe, observaient la façade de l’immeuble osciller
dangereusement, comme prise de convulsions sous la morsure du feu.
Un tableau aux nombreux rebondissements sorti tout droit de l’enfer et
qui était loin de s’achever, comme purent le constater les personnes présentes,
car ....
Un pompier, Albert Auvrard, n’écoutant que son courage et faisant fi de
tout danger, sauta sur l’appui d’une fenêtre du rez-de-chaussée armé d’une
hache avec laquelle il se mit à défoncer volets et cloisons afin d’opérer une
ouverture permettant de noyer les décombres pour étouffer le feu à sa base.
Voyant les pierres du mur se désolidariser, il sauta à l’intérieur de
l’immeuble avant que la façade ne s’abatte sur la chaussée de la rue de la
République.
Hurlements !
Frissons de terreur !
Silence pesant dans la foule !
Albert Auvrard ne pouvait qu’avoir péri écrasé sous l’amas des blocs
de pierre incandescents. Son corps serait retrouvé noirci et méconnaissable
dans les ruines encore fumantes.
Hourras de victoire !
Applaudissements de soulagement !
Le héros du feu venait de réapparaître dans le vide et l’absence
totale du mur, indemne bien qu’un peu sonné par le fracas de l’effondrement.
Vers les trois heures du matin, le feu sembla perdre de son intensité.
Bref répit. Des flammes jaillirent avec violence par la toiture du débit de
Madame Lebret. Par chance, elles furent maîtrisées rapidement.
Une heure plus tard, le spectacle s’achevait enfin ! Les curieux
s’en allèrent se remettre au lit, en commentant ce qui venait de se produire.
Quant aux pompiers, après leur combat démentiel, commençaient, pour eux
à présent, de longues heures de surveillance. Il fallait éviter que quelques
braises couvant sournoisement ne reprennent de l’ampleur.
Une surveillance qui ne fut pas de tout repos en raison de fortes
bourrasques de vent provoquant de
nombreuses reprises de feu, comme notamment vers les cinq heures du
matin, au premier étage du 81 rue de la Nation, dans l’appartement de Madame
Lebret, ainsi qu’au premier étage de la maison de Mademoiselle Vivien.
Attention extrême et précieuse aussi, lorsque le grand mur du bâtiment
incendié, d’une hauteur de quatre étages, donnant sur la cour de Monsieur
Rouen, qui, en s’affaissant, endommagea le mur mitoyen de la propriété de
Madame Veuve Houlier.
Et encore, lorsque qu’il fallut intervenir sur cette conduite de gaz en
plomb d’un diamètre de quarante millimètres, qu’un sapeur dut aller écraser
sous un mètre d’eau dans le sous-sol de l’immeuble.
Et puis aussi, une grande vigilance, en raison des va-et-vient des
badauds, venant constater le résultat du sinistre.
Un lourd bilan.
Huit cents mètres-carrés de surface complètement anéantis, laissant un
amoncellement de poutres noircies, barres métalliques, pierres calcinées,
objets informes....
Des dégâts dont la première estimation s’élevait à sept-cent-mille
francs, mais qui pourraient se révéler être bien au-delà de cette somme.
Mais par chance, aucune victime !
Un vrai miracle !
Deux pompiers, toutefois, Messieurs Vassout et Albert Auvrard eurent
quelques contusions, mais l’examen du docteur Grosclaude
ne décela rien de grave. Ils furent soignés par monsieur Neveu, pharmacien à
Elbeuf.
A déplorer le malaise de monsieur Fayette, propriétaire du magasin
« A Sainte-Marie », qui fut ramené chez lui où il garda le lit
plusieurs jours.
Un constat
Cet épisode dramatique fut l’occasion de voir l’utilité de la grande
échelle acquise en juillet 1910 et affirma
la nécessité de doter cette ville industrielle d’une pompe à vapeur.
A déplorer.....
Le mauvais état du matériel des pompiers dont beaucoup de tuyaux, percés,
laissaient échapper l’eau, privant les lances d’une pression indispensable.
La suppression de la sonnerie de clairon avertissant la population en
cas de danger. Avec cette sonnerie Mademoiselle Vivien, chez son neveu à deux
cents mètres de son domicile, alertée, aurait pu sauver quelques papiers utiles
avant que son logement ne parte en fumée et monsieur le Maire aurait été
efficacement réveillé.


Mais avec des « SI », ne referions-nous pas le monde !!
Texte écrit à partir
d’un article découvert dans
« le journal de
Rouen »,
en date des 27 et 28
février et 1er mars 1911.
Illustrations : « Mémoire en
Images » - Elbeuf - Des évènements et des hommes – tome 2 de Pierre
Largesse – Editions Alan Sutton – septembre 2006
Charles Mouchel né le 4 février 1855 à Elbeuf.
Après être entré dans l'industrie avec son père, il se consacre à
l'enseignement (professeur de mathématiques à la Société industrielle et au
Petit Lycée). Élu conseiller municipal en 1892, il est nommé maire d'Elbeuf le
17 octobre 1894. Aux élections législatives de 1910, il est élu député au
second tour, inscrit au groupe des Républicains socialistes. Il se suicide dans
sa mairie d'Elbeuf le 22 octobre 1911.
Victor
Alphonse Grosclaude né le 24 août 1845 (Besançon) - Décédé
le 8 février 1917 –(Elbeuf).