Rixe sanglante.........
Avec, dans le rôle principal, « tire-bouchon » !

Le débit de boissons tenu par le sieur Coudières,
au 151 boulevard de la Villette, ne désemplissait pas du moment de son
ouverture, jusqu'à l’extinction des lumières de la grande salle.
Il faut préciser que la proximité des
abattoirs[1] et celle du canal de
l’Ourcq[2] amenaient grands nombres
de clients, et notamment les jours d’arrivages des bestiaux par chemin de fer,
et ceux des diverses foires.
Chacun s’y retrouvait pour le petit café
arrosé du matin (vers les 4 heures du matin), le casse-croute de milieu de
matinée accompagné du ballon de rouge, le repas du midi, et cela jusqu’au....
Enfin, un vrai rituel pour les habitués.
Sans oublier les divers employés
arrivant de la province et les voyageurs de commerce. Pas besoin de montre ni
de calendrier pour le patron du débit, la venue de ses clients le renseignait précisément
sur l’heure et le jour de la semaine.
Le 31 mars 1901, c’était un dimanche, vers
les 11 heures et demie du soir, la salle était encore pleine à craquer. Assis devant
les tables ou debout devant le comptoir, les consommateurs discutaient.
Discussions parfois animées et échauffées, les journées étant longues et le
travail pénible.
Comment et pourquoi éclata une dispute
entre deux hommes qui en vinrent rapidement aux mains.
Les chaises tombèrent et se fut
rapidement une incroyable mêlée, d’autant plus que les plus costauds essayaient
de séparer les adversaires qui bien connus du lieu, cherchaient à en découdre.
Il s’agissait, en effet de Gabriel Tête,
voiturier, demeurant non loin de là au 4 rue Riguet et d’Octave Chanaud
résidant encore plus près du débit de boissons, rue Decrétan.
Coudières, le patron, de derrière son
comptoir, hurlait :
« Hé, les gars, si vous voulez vous
châtaigner, sortez de là et allez dans la rue ! »
Certains plaisantins, trop heureux de l’aubaine,
encourageaient avec chaleur l’un ou l’autre des combattants, ou, entendant le
bruit des verres se brisant sur le sol lançaient :
« Faites chauffer la
colle !! »
La bataille prit rapidement fin, car, malheureusement,
le voiturier reçut des coups forts violents, assénés par Octave Chanaud. Ce
dernier, en effet, s’était armé d’un tire-bouchon, arraché aux mains du garçon
de café pour attaquer son adversaire. L’arme improvisée avait atteint Gabriel
Tête au front et à la joue gauche. Sur le choc, le blessé s’affaissa, perdant
abondamment son sang.
On s’inquiéta de l’état du pauvre homme dont le visage
ruisselait de grosses larmes de sang.
Octave Chanaud, abasourdi, le tire-bouchon toujours à
la main, semblait émerger d’un cauchemar profond, regardant tour à tour sa main
munie de l’arme et les visages fermés des clients qui faisait cercle autour de
la victime toujours allongée sur le carrelage du troquet.
Coudières fit le tout du comptoir, se fraya un passage
jusqu’à son malheureux client et :
« Bon les gars, c’est fini. On ferme ! Et
puis, celui-là, faut l’soigner. Faut l’porter chez l’pharmacien à côté. On n’
peut pas l’ laisser s’vider d’son sang.
Et puis, moi, c’est que j’ veux pas avoir d’ennuis ! »
Gabriel Tête, se tenant le crâne à deux mains, réussit
à se redresser. Soutenu par quelques bras musclés, il fut accompagné chez le
sieur pharmacien qui bien que son officine fût fermée, voulut bien donner les
soins nécessaires, précisant toutefois qu’il était obligé de demander
l’identité de chacun et de prévenir la police. Il acheva son petit discours
par :
« C’est la loi quand il y a blessures après une
rixe.
Une fois pansé, Gabriel Tête qui avait à présent une
forte migraine, demanda à être raccompagné à son domicile.
Le commissaire de police du quartier
Saint-Vincent-de-Paul, Maurice de son
patronyme, interrogea les deux hommes et les témoins.
Le sieur Chanaud prétendit n’avoir agi qu’en
« légitime défense ».
-=-=-=-=-=-=-
Comment ai-je eu vent de ce fait divers ?
Bah, tout simplement en lisant le journal. Juste un
petit encadré de quelques lignes relatant l’évènement avec comme gros titre,
« Rixe sanglante ».
Dans quel journal ?
Le Radical du 3 avril 1901.
Je suppose que vous aimeriez avoir un peu plus de
renseignements ?
Eh bien, vous n’en aurez point !
Aucune suite dans la presse les jours suivants.
Gabriel Tête porta-t-il plainte ?
L’affaire fut-elle classée ?
Rien de rien !
Mais, si toutefois, vous avez quelques renseignements intéressants,
vous pouvez me les communiquer.
Je me ferai un immense plaisir de poursuivre
l’écriture de cette histoire......... VRAIE !
[1]
Ce fut en 1865 que les abattoirs et marchés aux
bestiaux de Paris furent regroupés à la
Villette sur 39 hectares.
La Villette, nommée la « cité du sang », car au début
du XXème siècle 23 000 moutons et 5 000 bœufs étaient abattus chaque
jour. L'établissement était desservi par deux
gares :
·
La gare de
Paris-Bestiaux, au sud du Canal de l’Ourcq.
·
La gare de
Paris-Abattoirs, au nord du canal.
A la même époque, les abattoirs de Vaugirard étaient les autres
grands abattoirs parisiens, mais toutefois bien moins importants que ceux de la
Villette.
L’abattoir de la Villette ferma en mars 1974. Cinq années plus
tard, l’ensemble fut converti en un parc unique au monde, de 55 hectares,
associant nature, architecture, culture et loisirs.
[2]
Le canal de l’Ourcq, construit au XIXe
siècle pour alimenter Paris en eau potable, va de Mareuil-sur-Ourcq au Bassin
de la Villette.